Cœur de Monstre

La jeune fille savait où son père l’emmenait : elle avait été promise au monstre de la montagne, et ce, sans son consentement. Elle pleurait toutes les larmes de son corps depuis le petit matin. Souvent, dans son village, on racontait les pires horreurs sur le monstre de la montagne : il dévorait ses proies vivantes, se délectait de leur sang encore chaud, s’amusait avec comme s’il ne s’agissait que de vulgaires jouets… La jeune promise avait peur. Rapidement, ils arrivèrent à destination. Elle pensait qu’elle allait mourir quand son père la laissa là, seule, dans le froid.

— Le monstre de la montagne va venir te chercher, ne bouge pas d’ici.

Il la jetait dans la gueule du loup et demandait à sa fille de rester sage et obéissante.

Tandis que le père s’éloignait sans même souhaiter bonne chance ou dire au revoir à son enfant, une ombre immense fit son apparition derrière la jeune fille. C’était lui. Le monstre de la montagne. Il était laid à faire peur et dégageait une odeur de pourriture qui souleva le cœur de la jeune fille qui baissa les yeux à sa vue. La voix de la créature résonna alors doucement, ce qui la surprit.

— Tu es celle qui m’est promise ?

La jeune femme avait envie de hurler, de nier, mais le monstre l’entraînait à présent vers sa demeure sans qu’elle n’ait pu répondre quoi que ce soit. Et elle fut d’autant plus surprise que la terrifiante créature habitait une immense bâtisse de pierre. C’était un véritable château à l’architecture médievale qui se trouvait face à elle. Trois grandes tours s’élevaient gracieusement vers le ciel. La fiancée s’attendait presque à voir sortir des grandes portes de l’entrée valets et serviteurs. Dans son esprit, elle pensait qu’il habitait une simple grotte dans la montagne.

Durant les premiers jours, le monstre la laissa seule avec ses pleurs incessants. Pourtant, il faisait tout pour que sa compagne jouisse d’un grand confort : il ramenait des viandes et des poissons qu’elle n’avait encore jamais vus, des pierres brillantes de mille feux et de grande valeur, des fourrures d’une chaleur incomparable avec tout ce qu’elle avait connu.

Elle avait tout pour être heureuse, mais ce n’était pas le cas. Il s’agissait du monstre de la montagne, et elle en avait toujours gardé une peur bleue. Pire que tout, elle en était arrivée à le détester du plus profond de son coeur. Alors elle décida de s’en débarrasser définitivement. Et de plus, pensa t-elle, si jamais l’horrible créature venait à mourir, tout lui appartiendrait. Elle n’aurait plus qu’à retourner au village dans la maison de ses parents avec le trésor.

Le plan pour se débarrasser de la créature était simple : l’endormir à l’aide d’une boisson pendant le repas du soir, et la tuer, tout simplement. Pour la toute première fois, la promise prépara le repas de son futur époux. Ce dernier en fut surpris, mais cela lui fit grand plaisir. Après tout, la jeune fille n’allait pas rester enfermée à pleurer dans une pièce jusqu’à la fin de ses jours. Avec ce qui ressemblait à un sourire, il s’installa à la grande table.

— Hé bien, ma promise, cela est agréable de vous voir de meilleure humeur.

La jeune fille se retint de sursauter lorsqu’elle entendit que le monstre s’adressait à elle. Et alors qu’elle continuait de préparer le repas, elle lui répondit d’une voix qui se voulait la moins terrorisée possible.

— Il le faut bien, futur époux. Après tout, nous allons vivre ensemble pendant de longues années, alors autant me résigner et que notre relation se construise de manière agréable.

Le rire du monstre de la montagne résonna avec force dans la pièce, manquant de faire trembler les murs de pierre. Il était effrayant, et la jeune fille manqua de faire tomber la cuillère avec laquelle elle mélangeait la soupe. Elle se tourna vers son futur époux, se forçant à sourire, et lui demanda avec une voix aimable :

— Voulez-vous boire une coupe de vin le temps que je termine d’assaisonner la soupe ?

— Fort bien, cela me réchauffera.

La jeune fille lui servit alors une coupe de vin. Ce même vin dans lequel elle avait glissé un puissant somnifère. Le monstre de la montagne la remercia d’un simple signe de tête lorsqu’elle lui tendit la coupe et l’avala d’un trait. Il en redemanda rapidement, et la promise ne se fit pas prier pour le re-servir. Et lorsqu’elle termina de préparer la soupe, le monstre de la montagne s’était endormi.

L’énorme couteau de cuisine entre ses mains tremblantes, elle s’approcha de celui qu’elle voulait voir périr. L’odeur pestilentielle du monstre lui sauta à la gorge. Elle se retint pour ne pas rendre son maigre repas du midi. Alors elle s’avança, doucement, leva le couteau et le planta dans la gorge du monstre qui hurla de douleur. Et à chaque fois qu’elle plantait le couteau dans sa gorge, elle entendait un cri inhumain qui manquait de lui percer les tympans.

Au bout de quelques instants, le monstre de la montagne n’était plus. Il gisait sur son siège, sans vie.Tout ce qui se trouvait là appartenait à la jeune promise. La demeure de pierre, les fourrures, les pierreries, les vaisselles d’or et d’argent… Tout lui appartenait à présent.

La jeune fille s’était mise à rire. Elle quitta la pièce pour se dépêcher de prendre tout ce qu’elle pouvait avant de repartir dans son village. Mais lorsqu’elle passa devant le grand miroir de la chambre du monstre, son rire s’arrêta net. Devant elle, se trouvait un autre monstre, encore plus laid que celui qu’elle venait d’assassiner.

Le petit coffret

Il était une fois, dans un royaume lointain, une jeune fille qui vivait modestement avec ses parents. Sa mère naturelle était morte peu après sa naissance et le père s’était remarié avec une femme qui était belle de visage mais laide de cœur. En effet, c’était une sorcière qui ne s’était liée à lui que par appât du gain. La guerre faisait rage dans le royaume, et le père fut enrôlé dans l’armée, comme beaucoup d’autres hommes. Il avait embrassé sa femme et sa fille avant de prendre la route. Et l’adolescent savait au fond de son cœur qu’il ne reviendrait pas.

Les jours passèrent, puis les semaines, les mois, et les années. La guerre s’était achevée. Le père ne revint jamais dans sa demeure. La sorcière qu’était sa belle-mère avait repris ses activités douteuses. Elle avait hérité de toutes les possessions de feu son mari et s’accommodait fort bien de sa perte. Le seul problème était la jeune fille. Elle avait grandi et était devenue une jeune femme charmante. Afin qu’elle ne puisse jamais trouver le bonheur, la sorcière lui arracha purement et simplement la langue. Ainsi, la jeune femme ne pouvait plus parler. Le doux son de sa voix s’était tue. La jeune femme en était malheureuse, car de plus, tous ceux qui l’entouraient de leur amitié s’étaient détournés d’elle. Elle se sentait encore plus seule et malheureuse.

Un jour, le prince du royaume, un jeune homme bien fait de sa personne, vint à s’arrêter dans le village où vivaient la jeune femme et sa belle-mère. Et lorsqu’il aperçut la jeune fille, il en tomba éperdument amoureux. Il tenta bien de la demander en mariage, mais en vain. La sorcière refusait de lui ouvrir la porte de sa demeure. Il apprit par les habitants du village comment vivait la demoiselle, mais nul ne savait comment vaincre sa mère. Car tout le monde savait, depuis le temps, que c’était une maléfique sorcière. Et cette dernière n’hésitait pas à jeter des sorts mortels à ceux qu’elle considérait comme ses ennemis.

Pourtant, le prince avait décidé qu’il épouserait la jouvencelle, et il ne pouvait se résoudre à en aimer une autre que celle-ci. Il décida donc d’aller se battre contre la sorcière. Epée à la main, il se trouvait devant la porte de sa demeure lorsqu’il entendit une petite voix qui le fit sursauter.

— Ce n’est pas avec cette épée que tu pourras vaincre la sorcière !

Le jeune homme se retourna mais ne vit personne. La petite voix se fit à nouveau entendre.

— Je suis ici, derrière ce buisson d’épines.

Et le prince alla regarder derrière le buisson d’épines pour y trouver un tout petit coffre. Il allait l’ouvrir par simple curiosité, quand la voix résonna de nouveau pour l’arrêter dans son geste.

— Non, ne m’ouvre pas maintenant. Tu attendras d’être en face de la sorcière, et à cet instant seulement tu pourras m’ouvrir. Elle sera vaincue lorsque je retrouverai mon foyer. Fais-moi confiance…

La voix était si douce que le prince sentit au fond de son cœur qu’il pouvait la croire.

Le soleil se couchait au loin lorsque le prince pénétra dans l’antre de la sorcière.

— Je suis ici, hurla-t-il, pour libérer celle que je me suis promis d’épouser.

— Tu as beau être le fils d’un roi, cette gamine n’est pas pour toi ! Elle ne sera à personne, c’est ma malédiction !

Hurlant de rage, la sorcière fit appel à ses pouvoirs maléfiques. Elle invoquait la puissance des enfers pour vaincre son adversaire. Mais le prince sortit le petit coffret et l’ouvrit face à cette dernière. Elle s’arrêta, interdite, puis retomba lourdement sur le sol, hurlant de tout son saoul, comme un loup hurlant sous la lune. Cela dura quelques minutes qui semblaient être des heures pour le prince, et pire encore pour la sorcière qui mourut misérablement. Allongée à terre, elle ne respirait plus, les yeux révulsés, morte.

Le jeune homme se dirigea vers ce qui semblait être la chambre de sa demoiselle et ouvrit doucement la porte. Elle se trouvait là, en face de lui, allongée dans son lit et semblait simplement dormir. Et lorsque le prince lui prit la main, elle était aussi froide que de la glace. Elle aussi était morte. Surprit, il recula et laissa choir le coffret qui s’ouvrit sur le sol.A l’intérieur se trouvait une langue.

La princesse désobéissante

Il était une fois un roi qui régnait dans un paisible royaume auprès de sa femme et de ses six filles. Ces dernières étaient toutes en âge de se marier, et il fallait penser à leur trouver des prétendants dignes d’elles. Alors le roi eut une excellente idée.Dans le royaume voisin vivait un autre roi qui avait six fils à marier. Il fut donc décidé que les six jeunes filles épouseraient chacune l’un des six fils du roi voisin. Cela permettrait aussi de consolider les liens de paix qui s’étaient tissés entre les deux royaumes.

Le mariage fut grandiose. Il dura toute une semaine, semaine durant laquelle aucun travail n’était imposé à quiconque, l’ambiance était à la fête. Les banquets donnés par la famille royale étaient somptueux, les conversations étaient charmantes. Seule la reine, mère des six princesses, vint troubler son mari : elle avait entendu dire par une voyante que l’un de ses gendres finirait par le tuer afin de prendre sa place. Cette perspective n’était pas au goût du principal intéressé.

Le dernier soir de fête, prétextant une quelconque excuse, le roi fit venir ses filles à lui.

— Mes chères filles… L’un de vos maris a décidé de me faire passer de vie à trépas. Lequel, me demanderez-vous ? Je ne le sais moi-même… Aussi, pour être sûr que cela n’arrivera pas, je vous demande, ce soir, pendant votre nuit de noces, de poignarder chacune votre époux respectif.

Les jeunes filles étaient sages et obéissantes. Elles acquiescèrent devant la volonté de leur père.

La nuit de noces, chacune des filles s’empara d’un poignard qu’elles avaient caché et exécutèrent les ordres de leur père. Chacun des jeunes hommes fut tué dans son sommeil, le coeur transpercé d’un simple coup de lame. Et les jeunes femmes pensaient ainsi, par ce geste infâme, avoir sauvé leur géniteur.

Charlotte était la plus jeune des six filles. Et au moment où elle avait levé le couteau au-dessus de son époux, elle s’était ravisée. Elle avait aimé cet homme dès l’instant où elle avait posé le regard sur lui, et il lui semblait que l’inverse était vrai. Le princesse reposa l’arme sur le lit, abandonnant son but premier. Eveillant doucement celui qu’elle aimait, elle lui expliqua la situation.

— Mon cher époux… Mon père nous a donné l’ordre, à mes sœurs et à moi-même, de vous assassiner, toi et tes frères. Je ne sais pas si mes sœurs en ont eu le courage, mais moi je ne peux pas, parce que je t’aime.

Le jeune homme remercia sa femme de lui avoir confié toute l’affaire et de l’avoir épargné, puis, discrètement, vint aux nouvelles concernant ses frères. Aucun d’entre eux n’était encore de ce monde. Alors le jeune homme se jura de les venger. Inutile de vous raconter ce qui se passa par la suite : il assassina le roi, la reine, et avec son épouse Charlotte, régna sur le royaume.

Au palais de verre

Il était une fois une jeune femme qui ne pouvait pas avoir d’enfant et qui désirait ardemment en avoir un. La solitude la rongeait jour et nuit. Elle vivait au fin fond d’un palais de verre, recluse. Son mari ne se préoccupait pas d’elle, la laissant seule avec ses souffrances intérieures.Elle s’ennuyait dans son palais. Elle n’espérait plus pouvoir avoir d’enfants, et son mari ne se gênait pas pour courir les jupons des autres femmes. Elle passait ses journées à déambuler dans les longs couloirs glacés du palais.

Lasse, elle décida de sortir de cette prison dorée, et comme plus personne ne faisait attention à « celle qui ne pouvait avoir d’enfant » ainsi qu’elle était surnommée, elle parvint sans difficultés à se rendre dans le petit village que surplombait son château.

C’était la fête de l’été, il y avait foule, des marchands étaient partout, vendant de tout, des mets délicieux, des étoffes que l’on ne trouvait qu’à l’autre bout du royaume, des bijoux dont personne n’avaient encore jamais vu de semblable. Malgré sa tristesse, un sourire se dessina sur son visage. Elle se laissa emporter par le rythme de la fête et finit dans les bras d’un jeune homme. Elle dansait, elle était heureuse, elle vivait enfin ! Ce dernier s’empressa de lui faire la cour, et la jeune femme ne tarda pas à tomber dans ses bras. Cette nuit là, ce fut radieuse qu’elle retourna derrière les murs de son palais de verre.

Plus les jours passaient et plus elle retournait au village dans les bras du jeune homme. Son mari avait remarqué ses changements d’humeurs, mais n’en laissait rien paraître. Il se doutait de quelque chose et ruminait sa vengeance envers sa femme.

Ce soir-là, l’automne s’approchait, et il faisait frais. Le sol était tapissé de feuille rougies et dorées. Elle soupirait à sa fenêtre, ses pensées allant au jeune homme qu’elle aimait. C’est à cet instant qu’une servante entra dans sa chambre pour lui apporter son repas. Elle le dévora de bon cœur mais fut interrompu en plein milieu de celui-ci par son mari.

— Ma chère, comment trouvez-vous votre repas ? — Ma foi, je ne sais de quelle viande il s’agit mais elle est délicieuse. — Et si je vous disais qu’il s’agit tout simplement d’une personne chère à votre cœur ?

Elle se releva prestement. Elle venait de comprendre que ce qu’elle avait dévoré n’était autre que le pauvre jeune homme qu’elle aimait de tout son coeur. Elle s’adressa en ces termes à son monstrueux mari :

— Eh bien, vous m’avez donné un repas si délicieux que plus jamais je ne pourrais manger !

Sur ces mots, elle se précipita à la fenêtre avant de l’enjamber et de se jeter dans le vide. Son mari resterait seul désormais.

Les deux frères

Il était une fois, un roi et une reine qui désiraient depuis longtemps avoir un enfant. Pendant de longues années, ils s’étaient demandé si le bon-Dieu accéderait à leur requête. Un jour enfin, la reine tomba enceinte et le roi était fou de joie. Lorsque le moment fut venu, elle donna naissance non pas à un, mais à deux enfants. Deux garçons. Le roi était bien ennuyé, car la loi était claire : deux enfants nés le même jour de la même femme ne pouvaient annoncer que de grands malheurs. Il devait donc se séparer de l’un de ses fils.

L’aîné fut choyé et promis à une destiné de roi, alors que son infortuné jeune frère fut abandonné dans la forêt par son propre père qui s’empressa de revenir auprès de sa femme. Par chance pour lui, le cadet fut rapidement recueilli par un chasseur qui avait été attiré par les pleurs du bébé. Il le traita avec toute la douceur et la gentillesse d’un père à partir de cet instant.

Une quinzaine d’années s’était écoulée, et les deux frères avaient grandi chacun de leur côté, ignorant tout de l’existence de l’autre. L’aîné suivait sa route qui était toute tracée en tant que futur roi. Le cadet avait appris les arts de la chasse de par son père adoptif et se destinait à suivre ses pas.

Un jour, alors que les deux hommes étaient partis chasser, un terrible accident arriva.

Le cadet et son père adoptifs marchaient dans la forêt à la recherche d’une proie pour le diner quand un vacarme de cavalcade arriva à leurs oreilles. Quelques secondes plus tard, plusieurs cavaliers déboulèrent au grand galop. Le jeune homme avait réussi à les éviter en se jetant sur le côté, mais son père fut percuté de plein fouet et retomba lourdement sur le sol, blessé. L’un des nobles, car il s’agissait de nobles à la manière dont ils étaient richement habillés, s’approcha du corps allongé. Il malmena le pauvre homme qui était déjà mal en point. Le fils adoptif accourut alors pour protéger son bienfaiteur, mais il fut lui aussi pris à parti . Les coups plurent sur les deux hommes qui avaient juste eu la malchance d’être au mauvais endroit et au mauvais moment.

— Personne ne gâche la chasse du futur roi sans en payer le prix !

Et après avoir accompli leur œuvre, les hommes laissèrent là les deux corps sanglants. L’un était mort, l’autre était rempli de haine et de rage.

Le cadet, après avoir mit en terre son père adoptif, s’était rendu par ses propres moyens à la capitale où résidait le futur roi. Ses seuls bagages étaient les cicatrices encore brûlantes qui le démangeaient et sa haine sans limites. Une fois sur place, il avait réussi à se faire engager au château. Il ne lui restait plus qu’à attendre le bon moment pour frapper, s’il avait la chance de ne pas être reconnu avant.

Ce moment propice arriva un soir, alors que la plupart des nobles assistaient à un grand banquet donné en l’honneur du seizième anniversaire du prince. L’alcool et les femmes coulaient à flot, et c’était un spectacle répugnant qui s’offrait aux yeux du cadet. L’aîné était saoûl, hurlant des insultes à ceux qui se trouvaient à ses côtés et qui riaient. Comment cet homme pouvait-il s’amuser ainsi ?

Le prince se leva pour se rafraîchir sur le grand balcon. Il était seul, c’était le bon moment. La cadet le suivit discrètement avant de bondir sur lui sans qu’il ne puisse faire quoi que ce soit. Abruti par l’alcool, il ne se débatit même pas lorsqu’il fut égorgé sans autre forme de procès. Seul quelques gargouillements furent rapidement étouffés. La vengeance du cadet était accomplie. Il souleva le corps et le jeta par dessus le balcon où il tomba dans les buissons. Personne ne le retrouverait avant un long moment.

Le cadet n’eut aucun mal à repartir d’où il venait. Jamais il ne devait savoir que c’était son frère qu’il avait tué.

L’ensorcelé

Dans la ville, la nouvelle s’était répandue comme une trainée de poudre. Le roi était mort. Il avait souffert pendant de longues années d’une terrible maladie que l’on ne pouvait soigner. Et aujourd’hui, il s’était éteint au fond de son lit, le corps terrassé par la douleur.

Aujourd’hui était le jour de la mort du roi. Mais aujourd’hui était aussi le jour du couronnement de son successeur. Le prince était encore en larmes lorsque le grand conseiller déposa la couronne qui lui revenait sur sa tête. Le nouveau roi allait pouvoir régner aussi sagement que l’avait fait son prédécesseur.

Depuis le couronnement, le nouveau roi faisait de son mieux pour faire régner la paix sur son petit royaume sans histoire. Mais tous les matins, son conseiller se rendait auprès de lui pour lui demander d’une voix inquiète :

— Mon roi, vous devez trouver une épouse. Mon roi, vous devez avoir un héritier. Mon roi, il ne faut pas tarder pour ces choses-là.

Et le roi lui répondait comme à chaque fois :

— Je le sais, mon fidèle conseiller. Mais aucune des femmes que j’ai rencontrées ne fait battre mon coeur.

Et le roi restait ainsi, seul et triste à l’idée de ne pas trouver celle qui lui volerait son coeur.

Un jour, alors qu’il s’ennuyait dans son château, il décida de sortir et de se mêler à la vie de ses sujets. Il s’habilla comme un paysan de sorte que personne ne le reconnaisse, puis se faufila hors de son palais. Il visita ainsi la ville, prenant plaisir à discuter avec d’autres personnes que son conseiller. Le roi se sentait moins seul, se demandant si cela n’était pas plus intéressant que d’être roi. Souvent, lorsqu’il était enfant, son grand-père lui disait de sa voix tremblante :

— Tu n’es pas fait pour être roi. Ce serait la pire chose qu’il puisse t’arriver, mon enfant.

Et le roi qu’il était finalement devenu le pensait vraiment.

C’est pendant l’une de ses journées où il flânait en ville, inconnu parmi la foule, qu’il l’avait rencontrée. Une simple jeune femme aux longs cheveux blonds, au teint pâle et aux grands yeux bleus. C’était une simple vendeuse de fleurs, mais alors qu’il la regardait, le roi sentait son coeur battre la chamade. Il l’observa quelques instants avant d’oser s’approcher d’elle. Cette dernière lui avait lancé un sourire, et sa voix douce résonna dans les oreilles du roi.

— Voulez-vous quelques fleurs ? Celles-ci sont les plus belles du royaume.

Elle lui tendit un bouquet d’orchidées colorées, blanches, jaunes et roses. Il fut incapable de lui refuser, sous le charme de la jeune femme. Il les acheta avant de repartir dans son château, le coeur tout ébranlé par cette rencontre inespérée. C’est lorsqu’il pensa à elle toute la soirée, et toute la nuit, qu’il comprit qu’il en était tombé amoureux.

Les jours suivants, le roi sortait pour aller voir la vendeuse de fleurs. Il lui achetait toujours un bouquet avant de rentrer dans son château plus amoureux que jamais. Il l’aimait, il en était sûr et certain. Pourtant il ne connaissait pas le prénom de sa dulcinée, car il était incapable de le lui demander. Il venait la voir tous les jours, mais n’osait pas lui parler bien longtemps. Il ne lui avait pas non plus avoué la vérité : il ne lui avait pas dit qu’il était le roi. Il s’était demandé si elle le croirait. Peut-être prendrait-elle peur et refuserait de le revoir. À cette simple idée, il avait un pincement au coeur.

Ce matin-là, le conseiller était revenu demander d’une voix inquiète :

— Mon roi, vous devez trouver une épouse. Mon roi, vous devez avoir un héritier. Mon roi, il ne faut pas tarder pour ces choses-là.

Et le roi lui répondit avec un large sourire :

— Je le sais mon fidèle conseiller. J’ai trouvé la femme de ma vie, mais je ne sais pas encore si elle m’aime en retour.

Le conseiller parut soulagé par cette révélation et n’insista pas.

Le roi s’était à nouveau déguisé pour retrouver la vendeuse de fleurs et lui acheter un bouquet. Il s’était rendu en ville, à l’endroit où elle aurait dû se trouver. Mais elle n’était pas là. Plus loin, ce n’étaient que bruits et cris. Le roi avait couru à travers les ruelles pour se rapprocher. Il y avait une foule qui entourait ce qui ressemblait à un bûcher dressé à la hâte. Le feu y avait été mis, et la victime qui y était attachée hurlait de terreur et de douleur. Le roi avait senti son coeur s’arrêter lorsqu’il avait reconnu la voix : c’était celle de la vendeuse de fleurs. Voyant la mine décomposée du roi, un homme qui se trouvait à ses côtés lui expliqua :

— Il ne faut pas faire cette tête d’enterrement. C’était une sorcière qui s’amusait à ensorceler les gens avec ses fleurs.

Mais le roi n’écoutait pas. Il ne pensait qu’à cette femme qu’il aimait et qui brûlait vive devant ses yeux sans qu’il ne puisse rien faire pour lui venir en aide.

Cela faisait plusieurs mois que le roi avait perdu l’élue de son coeur. Son humeur s’était assombrie. Le conseiller n’était pas venu l’ennuyer avec sa question habituelle ce matin-là : le roi l’avait fait pendre. Et il n’y avait pas que lui. Les exécutions étaient devenues monnaie courante. Son grand-père avait raison : il n’aurait jamais dû devenir roi.

Le dernier repas

Il était une fois, dans un royaume lointain, un jeune noble, veuf, qui cherchait une épouse. Il était beau garçon, et bon nombre de jeunes filles rêvaient de l’épouser. Sa fiancée, celle que ses parents lui avaient désignée alors qu’il n’était encore qu’un enfant, avait disparu quelques jours après leur mariage. Le noble en fut attristé pendant un temps, attendant que l’on retrouve cette dernière. Mais elle ne regagna jamais la maison familiale. Et c’est avec le cœur rempli de tristesse que l’homme comprit qu’il était sûrement veuf.

Plus tard dans la même année, il jeta son dévolu sur une autre femme. Après tout, l’amour était secondaire, et il était plus important de perpétuer la lignée. C’est ce que lui avaient maintes fois répété ses parents, bienheureux de voir qu’il ne terminerait pas sa vie en veuf éploré. Le noble épousa donc la seconde jeune fille. Le mariage fut grandiose, bien plus prestigieux que le premier. L’épousée semblait heureuse, et pourtant…

Au bout de quelques mois de ce qui semblait être une union parfaite, elle disparut à son tour. Le jeune noble attendit de nouveau que sa moitié revienne dans la demeure familiale. En vain. Elle ne revint jamais, et plus personne n’eut de nouvelles. L’homme fut de nouveau considéré comme veuf.

L’année suivante, une autre jeune fille entra dans sa vie. Et comme les deux précédentes, elle disparut quelques mois après leur mariage. L’homme attendit à nouveau son retour, mais elle ne reparut jamais.

La jeune sœur de la dernière disparue s’était dit que c’en était trop. À chaque fois que le noble choisissait une épouse, elle disparaissait sans que l’on ne comprenne pourquoi. La jeune fille voulait en avoir le cœur net. Elle voulait savoir pourquoi sa grande sœur s’était volatilisée du jour au lendemain sans prévenir quiconque. Elle se démena donc, usant de divers stratagèmes de séductions, pour devenir la future épouse du jeune homme. Et contrairement à ce qu’elle avait pensé, cela ne fut pas compliqué. Il avait presque instantanément accepté de lier sa vie à la sienne par les liens sacrés du mariage. Il y eut de nouveau une fête prestigieuse pour célébrer leur union. Suite à cette célébration, la jeune fille commença sa nouvelle vie auprès de son nouvel époux.

Elle épiait tous les faits et gestes de son mari, du lever au coucher, tous les jours. Malgré tous ses efforts, elle ne découvrit rien de compromettant, et au bout de quelques semaines, abandonna l’idée de retrouver sa sœur.

Un soir, alors qu’ils se trouvaient tous les deux dans la chambre à coucher, elle osa demander à son mari :

— Mon tendre époux, une question me vient à l’esprit à chaque fois que mes yeux se posent sur vous.

— Laquelle est-ce donc ?

— Je me demande à chaque fois pourquoi vos trois anciennes épouses ont disparu de votre vie comme cela.

— Il faut croire que je ne leur plaisais pas assez…

Au moment où il prononça ces paroles, le regard du jeune noble changea. Et sa femme sentit alors un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale. Ce n’était pas un regard plein d’amour, mais un regard rempli de haine qu’il lui avait lancé. A cet instant, elle aurait voulu faire comme les épouses précédentes : prendre la fuite et disparaitre.

Le lendemain matin, alors qu’elle pensait son mari plongé dans ses affaires, elle fit ses valises pour partir de cet endroit qu’elle pensait maudit. Elle allait passer la porte de l’imposante demeure quand il s’interposa. Lui attrapant le bras avec force, le regard noir, mauvais, il demanda sur un ton mielleux :

— Et bien ma chère, où donc comptez-vous donc aller ?

— Nulle part, je voulais simplement…

— Nulle part ? Avec une valise ? Quelle piètre excuse ! Je sais ce que vous vouliez faire : partir et rejoindre les autres. Eh bien, soit !

Le noble entraina sa femme à l’intérieur de la demeure, avant de la trainer de force dans la cave où elle n’avait jamais eu l’occasion de mettre les pieds. Là, elle comprit alors avec effroi où était passées les femmes qui avaient eu le malheur d’épouser cet homme. Sur le sol étaient éparpillés des restes pourrissants et des os brisés. Une grande marmite en fonte trônait dans l’une des pièces. La voix du mari résonna entre les murs :

— Ma première femme était bien trop grasse, s’en était écœurant. La seconde était trop sèche, de quoi se casser les dents. La troisième était bien trop nerveuse, difficile d’en faire de bons morceaux.

Son regard se posa sur sa femme, et cette dernière, bien trop effrayée, ne bougea pas d’un pouce.

— J’espère que vous serez aussi tendre dans mon assiette que vous l’avez été dans mon lit.

Le destin de la jeune femme était scellé : elle allait finir dans l’estomac de celui qu’elle soupçonnait depuis le début. La prochaine épouse aurait peut-être plus de chance qu’elle, telle était sa pensée à l’instant où son mari mit fin à sa vie.

Le fil de la vie

Il était une fois, un enfant qui vivait dans un petit village reculé au bas d’une immense montagne. Il avait perdu ses parents très tôt, et c’était sa grand-mère qui s’était occupée de lui.

Depuis, le petit garçon était devenu un jeune homme apprécié de tous. Il rendait facilement service à son prochain, aidant autant qu’il pouvait, comme on le lui avait appris.

Un jour, sa grand-mère vint à tomber malade. Se sentant proche de la mort, elle appela son petit-fils à son chevet. De sa voix presque éteinte, elle lui fit promettre de lui ramener des fleurs sur sa tombe. Mais pas n’importe quelles fleurs : celles qui ne poussaient qu’en haut de la montagne. Tout le monde savait que c’était un endroit dangereux, et ceux qui s’étaient risqués à aller là-bas n’en étaient jamais revenus. Malgré tout cela, le jeune homme promit. Sa grand-mère mourut peu après, le laissant désormais seul. Il devait se résoudre à tenir sa promesse coûte que coûte. Il prépara un baluchon rempli de vivres, sa bourse remplie de pièces, puis se mit en chemin pour atteindre le sommet de la montagne.

Sur sa route, il rencontra une toute jeune fille qui ne devait pas avoir plus d’une dizaine d’années. Elle portait une jolie robe lavande, ainsi qu’une couronne dorée ornée de sept étoiles. Lorsqu’elle le vit, elle lui demanda de sa petite voix :

— Est-ce que c’est au sommet de la montagne que tu te rends ?

— Hélas, j’ai fait la promesse d’en revenir avec des fleurs que je déposerais sur la tombe de ma grand-mère.

— Si jamais tu vas là-bas, ton œil droit tu perdras !

Et sur ses mots, elle disparut. Sourd aux mises en garde de la jeune fille qu’il pensait être un lutin de mauvais augure, il continua sa route.

Moins d’une heure après sa rencontre étrange avec la jeune fille, le voyageur fit face à deux bandits qui en voulaient à sa bourse qui, ma foi, était plutôt bien remplie. Il réussit à les mettre en fuite, mais il perdit son œil droit dans la bataille.

— Je suis encore vivant, alors pourquoi me plaindre d’un œil perdu ?

En continuant son chemin, le jeune homme rencontra une jeune femme. Elle portait une robe parsemée d’étoile. Elle était très belle, mais son regard était rempli de tristesse. Elle lui demanda de sa douce voix :

— Est-ce que c’est au sommet de la montagne que tu te rends ?

— Hélas, j’ai fait la promesse d’en revenir avec des fleurs que je déposerais sur la tombe de ma grand-mère.

— Si jamais tu vas là-bas, ton bras gauche tu perdras !

Et sur ses mots, elle disparut. Sourd aux mises en garde de la jeune femme qu’il pensait être une fée de mauvais augure, il continua sa route.

Peu de temps après cette rencontre, le voyageur fut attaqué par un énorme loup. Il avait fini par le mettre en fuite, mais avait perdu son bras gauche pendant la bataille.

— Je suis encore vivant, alors pourquoi me plaindre d’un bras perdu ?

En continuant son chemin, le jeune homme rencontra une vieille femme toute de noir vêtue. Elle lui demanda de sa voix railleuse :

— Est-ce que c’est au sommet de la montagne que tu te rends ?

— Hélas, j’ai fait la promesse d’en revenir avec des fleurs que je déposerais sur la tombe de ma grand-mère.

— Si jamais tu vas là-bas, c’est ta vie que tu perdras !

Et sur ses mots, elle disparut. Sourd aux mises en garde de la vieille femme qu’il pensait être une sorcière de mauvais augure, il continua sa route.

Le voyageur arriva finalement au sommet de la montagne. Cela lui avait pris des journées entières pour la gravir, mais il y arriva. Et devant lui se tenaient les fleurs qu’il recherchait. Elles lui avaient coûté son œil droit et son bras gauche. Tandis qu’il se penchait pour les ramasser, il aperçut les trois femmes qui l’avaient mis en garde sur son chemin. La plus jeune tenait une quenouille, la jeune femme mettait un long fil rouge qui en découlait sur le fuseau, et la vieille tenait une paire de ciseaux. Cette dernière était prête à le rompre. Il suffisait d’un coup. Elle s’adressa ainsi au voyageur :

— Nous avons essayé de te prévenir toutes les trois, mais tu n’as pas voulu prêter ton oreille à nos justes paroles. Quand j’aurai tranché le fil de ta vie, alors tu ne seras plus…

Le ciseau coupa le fil, et le jeune homme tomba raide mort sur le sol. Les nornes avaient pourtant tenté de le prévenir, mais il ne les avait pas écoutés.

La petite fille et les allumettes

Il était une fois, une petite fille qui vivait dans un village sans histoire. Elle n’avait pas plus de douze ans et s’ennuyait beaucoup. Les jeux des autres enfants du village ne l’intéressaient pas, et elle restait bien souvent seule dans son coin.

Un jour, alors que ces parents étaient sortis pour aller au marché dans le village voisin, elle fouilla dans la cuisine. Elle y trouva une petite boite qui renfermait une quinzaine d’allumettes. Elle avait déjà vu sa mère les utiliser. C’était si simple : il suffisait de frotter le petit bout rouge des bâtonnets, et une magnifique flamme apparaissait. La petite fille aimait ce spectacle, mais il était si court. L’allumette s’éteignait si rapidement, c’en était frustrant. Elle sortit de la maison, ne sachant pas encore comment elle allait pouvoir s’amuser. Mais elle était sûre et certaine que ce serait intéressant.


Dans la forêt qui se trouvait proche du village, il y avait une vieille cabane en bois. La petite fille ne savait pas si elle appartenait à quelqu’un ou si elle était abandonnée. Peu lui importait. Elle craqua une allumette et la jeta dans la cabane, sans même vérifier s’il y avait quelqu’un à l’intérieur. Sa voix résonna pendant que les flammes léchaient lentement le bois.

— Brûle ! Brûle !

Elle répétait ce mot comme on lance une invocation. En moins d’une heure, la cabane se transforma en cendres. La petite fille s’était bien amusée, et se promit de rapidement recommencer.


Les jours suivants, de nombreuses choses se mirent à brûler sans que personne ne comprenne pourquoi. Une charrette, un arbre, une maison, un poulailler… Et même la forêt tout entière ! Il avait fallu un nombre impressionnant de personnes pour faire cesser le feu. Elle s’en était amusée pendant des jours. Passé un temps, elle trouve cela très ennuyeux.

— Brûle ! Brûle !

Elle répétait ce mot comme on lance une invocation. Devant elle, le pauvre animal ne bougeait déjà plus. Depuis quelque temps, la petite fille s’en était prise aux êtres vivants. Des souris et des rats tout d’abord, puis des chats et des chiens. Elle trouvait que c’était bien plus amusant, car ils souffraient, ils hurlaient, ils bougeaient avant de mourir. Elle s’en était amusée pendant des jours. Passé un temps, elle trouve cela très ennuyeux.


— Brûle ! Brûle !

Elle répétait ce mot comme on lance une invocation. Face à la petite fille, quelqu’un se tordait de douleur dans les flammes. Après les animaux, elle avait décidé qu’il lui fallait des proies plus grosse, plus amusante à brûler. Ce fut presque instinctivement qu’elle avait badigeonné la femme endormie sous l’arbre avec de l’huile. Avant de craquer une de ces fidèles allumettes. A présent, la pauvre femme brûlait comme un feu de paille, hurlant de douleur. Et la petite fille qui aimait le feu ne pouvait pas lever les yeux de cette mise à mort qu’elle trouvait sublime.

— Brûle ! Brûle !

Elle n’avait qu’un seul regret : celui d’avoir utilisé sa dernière allumette.

Raiponce aux cheveux d’or

Il était une fois, il y a très longtemps, un homme et sa femme qui désiraient ardemment un enfant. Mais jamais encore le ciel n’avait exaucé leur souhait, et ils s’en morfondaient chaque jour davantage. L’homme, las de voir sa femme dépérir jour après jour, se décida à aller voir une vieille femme qui vivait à l’écart du village, et que certains surnommaient la sorcière. La vieille était déjà au courant des déboires de ce pauvre couple et consentit à leur venir en aide, mais à une seule condition.

— Peu importe laquelle elle sera, elle vous est accordée ! Je ne peux plus voir ma femme s’attrister de jour en jour…

— Et bien, il te faudra me remettre ton enfant lorsqu’il sera né… Ne t’inquiète pas, il sera bien traité et ne manquera de rien. Tu as ma promesse.

— Alors, qu’il en soit ainsi…

La jeune femme vit son ventre s’arrondir au fur et à mesure que passèrent les semaines et les mois. Puis elle mit au monde une adorable petite fille alors que l’hiver arrivait, accompagner du vent froid et des lourds flocons de neige. Le mari, à contrecœur, la sépara de son enfant. Il emmena le nouveau-né dans l’antre de la sorcière.

— Jamais plus tu n’entendras parler de ta fille. Jamais tu ne devras chercher, ni toi, ni ta femme, à la revoir. Car sinon, ma colère pourrait bien vous en coûter la vie.

L’homme et sa femme acceptèrent, et ils ne devaient plus jamais revoir leur enfant.

La sorcière enferma donc l’enfant dans une tour qui se dressait, sans escalier ni porte, au milieu d’une forêt des plus sombres et des plus dangereuses. Et la petite fille grandit dans cet endroit, se contentant de regarder le ciel à travers les fenêtres de sa tour. Ses cheveux, qui ressemblaient à de l’or sous la lumière du soleil, avaient grandi avec elle. Et lorsque la sorcière venait pour la visiter, elle n’avait qu’à l’appeler par son nom pour qu’elle laisse dérouler ses cheveux jusqu’au bas de la tour.

— Raiponce, descends moi donc ta longue chevelure d’or !

C’est ainsi que vivait la jeune fille.

Quelques années plus tard, il advint qu’un fils de roi qui chevauchait dans la forêt passa près de la tour et entendit un chant si adorable qu’il s’arrêta pour écouter. C’était Raiponce qui se distrayait de sa solitude en laissant filer sa délicieuse voix. Le fils de roi, qui voulait monter vers elle, chercha la porte de la tour et n’en trouva point. Il tourna bride et rentra chez lui ; mais le chant l’avait si fort bouleversé et ému dans son cœur, qu’il ne pouvait plus laisser passer un jour sans chevaucher dans la forêt pour revenir à la tour et écouter.

Il était là, un jour, caché derrière un arbre, quand il vit arriver une sorcière qu’il entendit appeler sous la fenêtre :

— Raiponce, descends moi donc ta longue chevelure d’or !

Alors Raiponce laissait tomber sa longue chevelure d’or et la sorcière grimpa. Le fils du roi venait de comprendre.

— Je tenterai ma chance lorsque cette vieille sorcière partira !

Le lendemain, alors que la sorcière était partie et qu’il commençait à faire sombre, il alla au pied de la tour et appela :

— Raiponce, descends moi donc ta longue chevelure d’or !

La chevelure retomba près de lui et il grimpa alors en haut de la tour.

Le lendemain, la sorcière s’en revint à la tour et appela Raiponce.

— Raiponce, descends moi donc ta longue chevelure d’or !

Alors Raiponce laissait tomber sa longue chevelure d’or et la sorcière grimpa. Lorsqu’elle découvrit le cadavre du fils du roi, à moitié dévoré par la jeune fille qui semblait si innocente, elle ne put s’empêcher d’avoir des hauts le cœur. Ce n’était pas la première fois qu’elle dévorait les hommes qui avaient l’audace de monter jusqu’ici. Mais la vieille femme ne s’y ferait sans doute jamais.

La fille du Chasseur

Les nuits de pleine lune étaient de mauvais augure pour le petit village tout proche de la forêt noire. Un loup-garou apparaissait pour tuer tous les êtres vivants qu’il croisait. Cela faisait des années que le monstre sévissait, et personne n’avait jamais réussi à l’arrêter. A chaque fois, il emportait l’un de ceux qui avaient le malheur de vouloir se mesurer à lui.

Cette nuit-là était justement une nuit de pleine lune. L’astre d’argent ne s’était pas encore montré, et quelques courageux avaient décidés de mettre fin aux agissements de la bête. Parmi les volontaires se trouvait Pierre. C’était un beau jeune homme, bien fait de sa personne. Il était fiancé à la fille du Chasseur. Cette dernière était belle avec ses longs cheveux dorés et semblait si fragile aux côtés de celui qui avait volé son cœur quelques années auparavant. Et chaque soir de pleine lune, elle était morte d’inquiétude. Car depuis que la bête faisait des ravages, Pierre se mêlait aux volontaires pour l’arrêter. Il avait l’espoir fou de mettre fin à ses agissements. Il voulait détruire la bête, cette abomination engendrée, disait-il, par le mal. Et comme à chaque fois, elle s’inquiétait pour lui. Il avait beau lui dire que tout irait bien, que rien ne pouvait lui arriver, elle tremblait de peur rien qu’à l’idée qu’il aille chasser. Cette peur, elle l’avait déjà connue par le passé, quand son propre père partait… Lui aussi pensait qu’il ne lui arriverait rien de bien méchant. Lui aussi pensait pouvoir se mesurer au loup-garou.

Un jour, il n’est pas revenu. Il avait été découvert dans les bois le lendemain matin, à moitié dévoré par la bête.

Seule avec ses inquiétudes, la jeune femme regardait les étoiles qui entouraient l’astre d’argent. Elles paraissaient lointaines, et elle avait tendu la main vers le ciel, comme si elle avait voulu en attraper une poignée. C’est alors que la lumière de la lune se refléta derrière elle sur le fusil de son père. Un fusil entièrement fait d’argent. Elle se rappelait alors ce que son père lui avait dit avant de partir la dernière fois qu’elle l’avait vue vivant :

« Un loup-garou craint l’argent. Il n’y a que des balles en argent qui pourraient le tuer, ce monstre. »

A cet instant, la fille du Chasseur avait entendu des cris en provenance des bois avoisinant. Alors elle n’hésita pas un seul instant. Elle avait décidé d’aller chasser la bête elle aussi. Elle ne pouvait pas attendre que son fiancé et les gens qu’elle connaissait se fassent dévorer sans rien faire.

La jeune fille s’aventura seul dans les bois, guidée par des cris inhumains. Etaient-ce ceux de la bête ? Elle serra son fusil contre elle, tremblante de peur. C’est alors qu’il apparut face à elle. Le loup-garou. Il était énorme et imposant. Son regard doré la dévisageait, de la bave coulait le long de ses babines retroussées. Ses dents blanches brillaient dans la nuit. Lentement, grognant, il s’approchait de la jeune fille dans le seul but de la dévorer. Derrière lui, sur le sol, elle avait reconnu le corps sans vie de l’un des villageois. Les yeux grands ouverts, déformés par la terreur, de la fille du chasseur, se posèrent une fois de plus sur le loup-garou. Elle avait envie de hurler de toute son âme, mais aucun son n’était sorti de sa gorge. Elle allait mourir si elle ne faisait rien. Et jamais elle ne reverrait le visage de son fiancé. Alors, armée du peu de courage qui lui restait, elle visa la créature de son fusil d’argent. Et alors qu’il allait lui foncer dessus pour la dévorer, elle ferma les yeux et tira plusieurs fois. La bête, touchée, hurla de douleur avant de retomber lourdement sur le sol. Elle ouvrit alors les yeux, doucement. Elle s’approcha lentement de la forme humaine qui gisait au sol dans une mare de sang. Et elle le reconnut immédiatement celui qui se transformait en monstre les nuits de pleine lune.

Il s’agissait de son fiancé.

Le joueur de flûte

Il était une fois, dans un petit village sans histoires, un jeune homme dont le seul trésor était une flûte. C’était le seul souvenir qu’il avait hérité de son père. Ce dernier avait disparu lorsqu’il était enfant. Hélas pour lui, sa mère était tombée très malade, et le jeune homme se doutait qu’elle ne passerait pas l’année.

Un soir d’hiver, alors que dehors soufflait le vent glacial, la mère appela son fils à son chevet.

— Mon enfant, mon cher enfant… Je crois que je ne serais plus de ce monde demain matin, alors j’aimerais te confier tout ce que je possède. Cette maison t’appartient désormais ainsi que tout ce qui se trouve à l’intérieur. Mais promets- moi de ne jamais suivre le même chemin que ton père…

A peine avait-elle achevé sa phrase qu’elle mourut. Le jeune homme n’avait donc plus que les yeux pour pleurer. Ce qu’il fit toute la nuit, jusqu’au petit matin. A l’aube, il enterra sa mère dans le jardin derrière ce qui était désormais sa maison, car il voulait avoir sa mère auprès de lui. A présent, il était bien seul. Et son seul réconfort était sa flûte dont il jouait merveilleusement bien.

Quelques jours après la mort de sa mère, le jeune homme retrouva le livre de musique de son père. Chacune des pages était soigneusement écrite à la main.

— Eh bien, en voilà une chance… Si j’en joue un morceau, cela fera peut-être plaisir à ma mère, et aussi à mon père…

Le jeune homme sortit dans le jardin et se mit à jouer le premier air du livre. Les notes de la flûte s’envolaient majestueusement dans le ciel, et elles éclipsaient presque le chant des oiseaux. Lorsqu’il termina son morceau, il entendit un cri derrière lui. Il se retourna et vit sa mère qui l’observait avec deux grands yeux remplis d’un mélange de crainte et de terreur.

— Maman, n’es-tu pas morte ?

— Mon fils, qu’as-tu fait là ? Ne t’avais-je pas dit de ne pas suivre le même chemin que ton père ? Pourquoi ne pas m’avoir écouté ?

Il voulut s’approcher de sa mère, mais elle recula. Son âme brûla d’un seul coup, illuminant les alentours et dégageant une chaleur irréelle.

Le lendemain, poussé par la curiosité, le jeune homme recommença. Il tourna les pages du livre de son père et s’arrêta au hasard sur l’une d’entre elles. Il se mit alors à jouer un air de flûte d’une grande tristesse. Si triste que les oiseaux s’arrêtèrent de chanter. Le ciel s’était assombri d’un seul coup, et une fine pluie commençait à tomber. En la regardant de plus près, le jeune homme découvrit que la pluie était faite de sang, et qu’elle laissait de grosses flaques noires sur le sol.

Les jours passèrent doucement, et le jeune homme n’osa pas rejouer de la flûte. Dans le village, les rumeurs les plus folles couraient, car depuis la pluie de sang, le bétail tombait malade, les plantes et les légumes pourrissaient à vue d’œil. Cela ne pouvait pas être une simple coïncidence. Un paysan vint à pousser la porte de la demeure du jeune homme pour lui parler.

— Depuis que tu as cessé de jouer de ta flûte, nous perdons tous nos biens ! Le bétail est malade et nos légumes pourrissent ! Il faut que tu fasses quelque chose… Rejoue donc tes airs de flûte…

Puis il partit, laissant là le jeune homme seul avec sa conscience. Et s’il se passait des choses encore pires que la dernière fois ? La pluie de sang n’avait-elle pas été un avertissement ? Il passa ainsi toute la nuit à réfléchir, ne sachant que faire.

Au petit matin, le jeune homme sortit à nouveau le livre de musique. Il choisit alors le dernier air qui y était écrit. Tremblant de peur, il avait saisi l’instrument à vent et l’avait porté à sa bouche. Un air des plus joyeux en sortit, accompagnant le chant des oiseaux. Et lorsque la mélodie s’acheva, il entendit des cris provenir du centre du village.

Lorsqu’il s’y rendit, ce qu’il vit était inimaginable. Tout n’était que chaos. Les villageois s’entretuaient les uns et les autres avec tout ce qui leur passait par la main. Homme, femme, enfant, vieillard… Nul n’était épargné.

Le jeune homme se rappela les dernières paroles de sa mère :

« Mais promet moi de ne jamais suivre le même chemin que ton père… »

C’était trop tard. Beaucoup trop tard. Le jeune homme sentit une vive douleur ignoble dans son dos, puis tout s’assombrit autour de lui…

Jamais plus il ne jouerait de la flûte.

Le conteur d’Histoires

Il était une fois, un homme dont le métier était de raconter des histoires. Il voyageait à travers le monde, s’arrêtant dans les villes pour partager ses contes de fées. Il était passé maître dans cet art, et racontait à tous qu’il avait véritablement vécu ses histoires. Il avait rencontré des fées, sauvé des princesses et vaincu moult géants à tour de bras. Bien entendu, tout cela était faux, mais cela augmentait son prestige et bientôt, il fut connu à travers tous les royaumes qu’il traversait.

Un jour, il arriva dans un pays où il n’avait jamais été auparavant. Pourtant, sa renommée était telle qu’on l’invita à distraire les nobles d’un grand et magnifique château de marbre. Le conteur accepta, trop heureux de pouvoir ainsi gagner une bourse remplie d’or aussi facilement.

Il fut présenté à la reine, une vieille dame très âgée et emmitouflée dans une cape noire. Elle était entourée de ses deux filles. La première était une belle jeune femme portant une robe rose parsemée d’étoile. La seconde était une toute petite fille d’une dizaine d’années. Elle portait une jolie robe bleue lavande, et portait une couronne dorée ornée de sept étoiles. Celle-ci serait facile à impressionner, contrairement à l’aînée.

La vieille reine prit la parole :

— On m’a dit que vous aviez vécu des aventures fantastiques. Ce soir, voudriez-vous bien nous raconter celle où vous avez rencontré les fées de la forêt ?

Le conteur accepta, et le soir même, sous les regards de tous ceux qui étaient présents, il raconta son histoire.

C’est en allant de ville en ville conter ces histoires qu’il s’était perdu dans une immense forêt remplie d’animaux sauvages. Il pensait qu’il allait mourir, que tout était fini pour lui, mais de gentilles fées étaient venues à son secours, l’aidant à trouver la sortie de la forêt, et lui avaient offert un collier de feuilles d’or.

La petite princesse s’était mise à rire à la fin de l’histoire.

— Jamais de ma vie je n’ai entendu pareils mensonges ! »

Sur ce, elle alla s’enfermer dans sa chambre. Les deux autres femmes ne semblaient pas plus touchées par l’histoire du conteur. Ce dernier alla donc se coucher, et sa nuit fut remplie de cauchemars. Au petit matin, il se réveilla avec une grosse marque rouge autour de la gorge. Il ne savait pas d’où elle provenait et ne s’en inquiéta pas plus que cela.

Le lendemain soir, la vieille reine lui demanda :

— Racontez-nous donc l’histoire de cette belle princesse que vous avez sauvée dans la tour de verre.

Le conteur regarda autour de lui : la petite fille n’était pas là. Il haussa les épaules et commença son histoire.

Il errait sur les routes, allant de ville en ville pour raconter ses histoires, quand il s’arrêta près d’une tour de verre. A l’intérieur de celle-ci se trouvait une belle princesse qui était retenue prisonnière par une sorcière. Armé de tout son courage, il avait réussi à tuer la méchante femme en la poussant par la fenêtre. Pour le remercier, la belle princesse lui avait offert son cœur.

La seconde princesse s’était mise à rire à la fin de l’histoire.

— Jamais de ma vie je n’ai entendu pareils mensonges !

Sur ce, elle alla s’enfermer dans sa chambre. La vieille reine ne semblait pas plus touchée par l’histoire du conteur. Ce dernier alla donc se coucher, et sa nuit fut remplie de cauchemars. Au petit matin, il se réveilla avec un mal de cœur qui ne le quittait pas. Il ne savait pas d’où il provenait et ne s’en inquiéta pas plus que cela.

Le lendemain soir, la vieille reine lui demanda :

— Racontez-nous donc l’histoire de ce terrifiant géant que vous avez occis.

Le conteur regarda autour de lui : la petite fille n’était pas là, sa grande sœur non plus. Elles n’étaient pas venues écouter son histoire. Tant pis pour elles. Il haussa les épaules et commença à raconter son histoire.

Le conteur était arrivé dans un petit village qu’un géant terrorisait. Une forte récompense était donnée à celui ou celle qui réussirait à s’en débarrasser. Alors il se rendit dans la grotte du géant, feignant de lui raconter une histoire. Et tandis qu’il lui racontait, le géant s’était assoupi. Alors le conteur lui avait crevé les yeux, coupé la langue et arraché le cœur. C’est ainsi qu’il avait sauvé le village.

La vieille reine s’était mise à rire à la fin de l’histoire.

— Jamais de ma vie je n’ai entendu pareils mensonges !

Sur ce, elle se leva et partit dans sa chambre. Le conteur, décontenancé, fit de même.

Le lendemain matin, surpris de ne pas le voir, on alla chercher le conteur dans sa chambre. Il était toujours là, la reine et ses filles à ses côtés. La petite lui avait arraché les yeux, sa sœur lui avait coupé la langue et la reine lui avait arraché le cœur.

Après tant de mensonges, n’était-ce pas ce qu’il méritait ?

Ne pleure pas Azel

La belle princesse pleurait toutes les larmes de son corps. Et ce n’était pas la première fois. Depuis la mort de sa mère, elle subissait presque tous les jours les assauts outrageux de son père. Elle passait la plupart de ses journées à pleurer dans sa chambre, sous les yeux tristes et bleus de Yan, son valet. Ce dernier lui demandait d’une voix douce, comme à chaque fois :

— Ma princesse Azel, est-ce-que tout va bien ?

— Mon fidèle Yan, je pourrais pleurer ainsi jusqu’au matin.

La voix de la princesse tremblait à chaque fois qu’elle prononçait ses mots. De longs sanglots s’échappaient de ses lèvres. Ses yeux étaient gonflés et rougis par les nombreuses larmes versées. Et Yan, le valet fidèle, la trouvait toujours aussi belle.

C’était ainsi tous les jours.

Une fois de plus, le roi l’avait prié de sortir de la chambre. Une fois de plus, il avait vu les yeux agrandis par la terreur de la jeune fille. Encore une fois, elle pleurait. Et Yan, de sa douce voix, lui demandait encore une fois :

— Ma princesse Azel, est-ce que tout va bien ?

— Mon fidèle Yan, je pourrais pleurer ainsi jusqu’au matin.

Et elle s’était remise à pleurer. Mais Yan s’était juré que ce serait la dernière fois. Il ne supportait plus de voir sa tendre princesse dans cet état. Dans ses larmes, elle se disait maudite, elle se pensait monstrueuse, et le fidèle valet eut du mal à la faire se calmer.

— «Yan, mon fidèle valet, je vais brûler en enfer !

— Ma princesse Azel, cet homme est un monstre, ce n’est plus votre père !

— Je ne le sais que trop bien, mais que pourrais-je faire ?

— Princesse Azel, je serais votre lumière…

Cette nuit-là, la lune était cachée par de gros nuages noirs. Comme d’habitude, Yan, le fidèle valet, allait retrouver la princesse pour s’enquérir de sa santé. Et encore une fois, ce fut en larmes qu’il la retrouva. La princesse Azel était méconnaissable. Ses longs cheveux étaient emmêlés, ses yeux semblaient vides de toute vie. Elle avait l’air épuisée. Il la secoua doucement en prononçant son nom. La princesse avait relevé la tête vers lui, doucement, et sa main tremblante s’approcha doucement du visage du valet et se posa sur sa joue.

— Yan, mon fidèle Yan, pour moi, tu es venu…

— Ma princesse Azel, la fuite à présent est notre seul but…

Alors, dans la nuit noire, la princesse Azel et son fidèle valet avaient pris la fuite. Fuir cet enfer pour Azel, et fuir la tyrannie du roi pour Yan. Hélas, mille fois hélas… Ils furent rattrapés par les gardes du roi et leur escapade n’avait duré que quelques heures. Et tandis qu’on les ramenait au palais sous bonne escorte, Yan, de sa voix douce, demanda à sa princesse :

— Ma princesse Azel, est-ce que tout va bien ?

— Mon fidèle Yan, je pleurerais ainsi jusqu’au matin.

Ils furent menés au-devant du roi qui les dévisageait d’un grand sourire des plus sadiques. Il s’adressa à ses hommes qui se trouvaient là :

— Qu’on lui donne deux cents coups de fouet, ainsi, il paiera l’affront qu’il a fait la princesse et à la famille royale !

Face à tant de cruauté gratuite de la part de son père, la princesse Azel osa protester.

— Père, je vous en supplie, arrêtez !

— Tu veux que je le laisse en vie, alors qu’il t’a enlevée ?

— Arrêtez ça, c’est trop cruel ! Arrêtez !

— Tu es amoureuse de lui ? Un simple valet ?

— Père, vous avez tellement changé…

— Si tu n’étais pas tombée amoureuse de ce valet, tout cela ne serait jamais arrivé !

— Père vous me dégoûtez !

A la suite de cet entretien plus que houleux, Azel fut enfermée à double tour dans sa chambre. Et elle pleurait à nouveau toutes les larmes de son corps en pensant à son pauvre valet.

Yan avait été emmené dans les cachots. Il fut torturé de mille et une façons différentes, le roi prenant plaisir à le voir souffrir.

Au bout de trois jours, il fut condamné à être pendu à midi. Yan n’avait rien dit. Il était beaucoup trop épuisé par les multiples souffrances qu’on lui avait infligées. Il se contenta de lever la tête, les yeux triste et bleu. Il repensa à la douce princesse Azel.

Le roi alla retrouver cette dernière dans sa chambre pour lui annoncer la mise à mort de son valet. Cette fois-ci, contre toute attente, la princesse ne versa pas une seule larme. Comme il en avait été décidé, Yan fut pendu à midi, sous un magnifique soleil. Ses dernières pensées étaient pour sa princesse.

— Ma princesse Azel, est-ce que tout va bien ?

Mais elle n’était pas à ses côtés pour lui répondre cette fois-ci. Et lorsque le roi fut assuré que le valet n’était plus qu’un cadavre, il monta dans la chambre de sa fille pour lui annoncer la nouvelle. Il tourna doucement la poignée, et ce qui l’attendait le pétrifia de surprise. Face à lui se balançait au bout d’une corde, le corps sans vie de la princesse Azel.

Le pêcheur et la sirène

Il était une fois, dans un pays lointain, un jeune homme qui vivait dans un petit village au bord de la mer. Son père avait disparu en mer, pendant une tempête, il y avait quatre ans de cela. Mais la mère avait des doutes. Elle pensait plutôt que les sirènes l’avaient envoûté de leur chant mystérieux pour l’attirer à elles, et l’avaient dévoré !

Jean, c’était le nom du jeune homme, écoutait les recommandations de sa mère tous les jours lorsqu’il partait lui-même pêcher au bord de la mer. Il ne devait pas s’approcher trop près du bord de l’eau, et s’il entendait ce qui ressemblait à un chant, il devrait rentrer le plus rapidement possible !

Le jeune homme acquiesçait, mais intérieurement, il rêvait de rencontrer une sirène. Il rêvait du jour où il verrait enfin l’une de ses magnifiques créatures marines. Mais en aucun cas il ne l’avait dit à sa mère.

Un jour, tandis qu’il pêchait au bord de la mer, comme à son habitude, Jean entendit un chant lointain. Il s’immobilisa, inquiet, mais pourtant fébrile de rencontrer la sirène à qui appartenait cette voix. Puis, au bout de quelques minutes, il n’y eut plus rien, mit à part le bruit des vagues.

Le lendemain, la voix se fit plus proche. Et comme la veille, Jean ne vit personne. Pas de sirène, et la voix avait disparu comme par enchantement.

Le surlendemain, il avait à nouveau entendu la voix, comme si elle était tout près de lui. Et loin devant, au milieu de la mer, il avait aperçu la tête d’une jeune fille. Une longue chevelure dorée flottait dans l’eau, brillante, reflétant les rayons du soleil. Au bout d’un petit moment, elle disparut dans les flots.

Le jour d’après, la voix était toute proche. Et la sirène avait à nouveau fait son apparition. Elle se trouvait en face de lui, mais mis à part son chant, elle ne lui adressa pas la parole. Jean tenta de s’approcher d’elle, mais elle disparut dans les flots.

Le jeune homme ne parla pas à sa mère de cette mystérieuse sirène qui se trouvait à la plage. Il se jura qu’il réussirait à lui parler le lendemain, lorsqu’il retournerait pêcher.

Jean ne se trompa pas : elle était à nouveau là, mais silencieuse comme une carpe. Elle se contentait de le fixer de ses grands yeux tristes. Alors le jeune homme brisa le silence.

— Et bien la sirène, qu’est-ce que tu as à m’observer comme tu le fait depuis quelques jours ? Est-ce qu’il te viendrait à l’esprit de me dévorer comme les tiens ont dévoré mon père ?

La sirène ouvrit grands ses yeux horrifiés. Elle lui lança :

— Et toi l’humain ? N’as-tu pas honte de tuer mes amis tous les jours ? Tous ces poissons que tu pêches pour te nourrir, ils sont aussi vivants !

— Alors c’est comme ça ? Tu n’as qu’à venir avec moi, je te prouverais que je ne tue pas tes amis !

— Très bien, mais je te préviens, je suis une sirène, j’aurais besoin de retourner rapidement dans la mer…

Jamais la sirène ne devait retourner dans cette mer qu’elle chérissait. Jean l’avait traînée jusqu’à chez lui ou sa mère l’attendait. Et tous deux se vengèrent sur elle de manière affreuse : elle fut battue jusqu’au sang, puis lorsque les deux humains s’arrêtèrent, ce ne fut pas terminé pour autant. Jean la jeta dans un trou humide : elle ne mourrait pas tout de suite. Elle y restait toute la journée, sous la chaleur accablante de l’été. Puis dans la froideur de la nuit. Les seuls moments où elle se sentait bien, c’était pendant qu’il pleuvait.

Puis vint un jour où il en avait assez de cette sirène, et Jean la traîna jusqu’à la mer. Elle pensait que son calvaire était terminé, qu’elle allait enfin rejoindre les siens…Et tendit qu’elle pleurait de joie, Jean l’égorgea avant de rentrer chez lui et de laisser son corps pourrir sur la plage.

Jamais elle ne devait retourner dans cette mer qui l’avait vu naître et qu’elle chérissait tant.

La poupée qui voulait devenir humaine

Il était une fois, dans un petit village sans histoire, une vieille femme dont la passion était la création de poupées. Un jour, elle parvint enfin à terminer ce qu’elle appelait son chef-d’œuvre : une poupée de taille humaine, ressemblant à une petite fille. Elle avait un teint de porcelaine, de magnifiques cheveux bouclés et blonds, et deux grandes billes de verres couleur émeraude étaient ses yeux. Cette poupée était même douée de parole.

A peine la vieille femme avait-elle terminé les derniers arrangements de sa poupée, que cette dernière lui posait déjà plein de questions. Pourquoi est-ce qu’il faisait jour ? Pourquoi le ciel était bleu ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi…

La pauvre vieille avait bien du mal à lui répondre de manière satisfaisante.

Margot. C’est ainsi que la vieille femme appelait la poupée qu’elle considérait comme son propre enfant. Et Margot savait que quelque chose n’allait pas. Elle jouait souvent avec les enfants du village, et avait remarqué que ceux-ci grandissaient, changeaient… Pourquoi pas elle ? Elle posa la question à celle qu’elle appelait sa mère :

— Ma mère, pourquoi est-ce que je suis la seule à ne pas grandir parmi mes amis ?

— Tu n’es pas vraiment une enfant Margot, tu es une poupée… Mais je te considère vraiment comme ma fille, tu sais !

— Comment puis-je faire pour devenir comme mes amis ?

— Il te faudrait un cœur, une âme et un corps, ma chérie…

— Mère, pourrais-je devenir humaine un jour ?

— Je suis désolée Margot, mais ce n’est pas possible…

Et la vieille détournait la tête pour cacher ses larmes. Margot était bien décidée à devenir humaine. Et ce, par tous les moyens.

Un matin, on retrouva les restes du corps d’une petite fille dans les environs du village. Elle avait été mutilée de telle façon qu’elle en était méconnaissable. La vieille femme l’avait reconnue : il s’agissait d’une petite fille qui jouait souvent avec Margot. D’ailleurs, cette dernière la trouvait très jolie. La vieille se dit que ce n’était qu’une simple coïncidence.

Le lendemain, ce fut le corps sans vie d’un petit garçon que l’on retrouva. Il avait un trou béant dans la poitrine, et son cœur avait disparu. La vieille femme l’avait reconnu : il s’agissait d’un petit garçon avec lequel Margot jouait souvent. D’ailleurs, cette dernière trouvait qu’il avait bon cœur. La vieille se dit que ce n’était qu’une simple coïncidence.

Le surlendemain, ce fut le prêtre du village que l’on retrouva sans vie. Il n’avait aucune blessure et semblait dormir paisiblement, mais il était bel et bien mort. La vieille femme le connaissait bien : Margot parlait de lui comme d’un homme dont l’âme était la plus belle du monde. Elle soupçonna alors sa petite poupée.

Cela faisait des heures que Margot s’était enfermée dans sa chambre, et la vieille eut beau l’appeler, elle ne répondait pas. C’est lorsque la nuit fut tombée sur le petit village, qui pleurait trois des leurs, qu’elle consentit à sortir de sa chambre. Elle alla voir sa mère, un large sourire illuminant son nouveau visage.

— Regarde mère, regarde mon nouveau corps, regarde mon nouveau coeur, regarde ma nouvelle âme ! Je suis devenue humaine à présent ! Je pourrais grandir comme les autres enfants !

La vieille, horrifiée par ce qu’elle venait d’entendre et de comprendre, tomba raide morte sur le sol : Margot venait de faire sa quatrième victime.

Le roi au coeur brisé

Il était une fois, dans un royaume qui connaissait la guerre pour la vivre sans cesse depuis des années, un prince. Ce fils de roi, las des batailles, avait réussi à réconcilier les anciens ennemis qui étaient à présent ses alliés.

Il y eut des fêtes et des festins pendant des mois pour célébrer le prince, mais ce dernier était rongé par la tristesse et l’amertume. Et rien n’y changeait, que ce soient les somptueux présents qui lui furent faits, ou les incessantes demandes en mariages de belles jeunes filles de bonne famille. Il n’avait que faire de tout cela et préférait rester des heures dans sa chambre à soupirer à en fendre le cœur. Personne ne savait pourquoi il se comportait ainsi.

Les jours, les mois, les années passèrent doucement, et le prince était toujours aussi triste. Et sa tristesse redoubla lorsque ses parents moururent, lui laissant le royaume entre les mains. Ils étaient bien vieux, et face à la tristesse de leur enfant, voyant qu’ils ne pouvaient y remédier par quelconque moyen, ils s’étaient laissé mourir de chagrin.

Le nouveau roi régnait sur un royaume paisible, mais il se lassa très vite. Alors il trouva une nouvelle occupation lorsqu’il découvrit un serviteur lui voler des pommes : il l’avait fait pendre dans la forêt, au milieu des animaux sauvages. Inutile de préciser qu’au bout d’une heure il était déjà dévoré. Le jeune roi trouva cela amusant, et cela apaisait la tristesse de son cœur.

Désormais, tous les moyens étaient bons pour torturer ceux qui se trouvaient sur son chemin. Qu’ils fussent innocents ou coupables, il trouvait toujours le moyen d’accuser quelqu’un. Ceux qui se rebellaient étaient enfermés dans les cachots en attendant leur funeste sort. Cachots qui furent très vite remplis, et le roi ordonna la construction d’autres cachots, plus grands. Au fur et à mesure, il n’y eut plus personne pour servir le jeune roi. Tout le monde avait fui. Chacun craignait pour sa vie. Alors le prince restait seul, sa tristesse l’envahissait à nouveau. Il se jura que la prochaine personne à se présenter devant lui le paierait de sa vie.

Un jour, une belle jeune fille arriva dans le royaume. Elle s’arrêta dans une ville pour se reposer, car elle avait beaucoup marché. Comme il était rare de voir une beauté si exquise dans la contrée, on lui demanda d’où elle venait et ce qu’elle allait faire ici. Ce à quoi cette dernière répondait :

— Je vais au château. Il me faut voir le roi de cette contrée.

— Mais c’est à la mort que vous courrez ! Notre roi n’est plus lui-même depuis qu’il a mis fin à la guerre. La tristesse a envahi son cœur et il ne trouve de joie que dans la torture. Aller là-bas signifie votre mort!

— Je le sais, mais il me faut absolument aller là-bas.

Et souriant aux personnes qui étaient là, incrédules devant tant d’innocence, elle se remit en route vers le château du roi.

Il était là, seul dans la grande salle du trône. Il ne l’avait pas entendue entrer, et c’est avec deux grands yeux écarquillés par la surprise qu’il la regardait. La voix du roi résonna alors dans la salle du trône :

— Ah ! Te voilà enfin ! Je t’ai attendu si longtemps… Mais il est beaucoup trop tard à présent vois-tu. C’était lorsque je t’avais libérée qu’il fallait me rejoindre. Je me rappelle t’avoir suppliée de venir avec moi et de devenir ma reine. Mais tu as refusé. Pourquoi venir me rejoindre maintenant, petite ingrate ?

— Mon doux prince, si je suis venue jusqu’à vous, c’est pour mettre un terme à votre folie. Par votre faute, le royaume tout entier souffre.

— Je n’ai que faire de ce royaume. C’est toi que je voulais.

La jeune fille sentit son cœur se serrer dans sa poitrine, mais il fallait qu’elle le fasse. Elle fit mine de s’approcher du roi, et sans qu’il ne puisse faire quoi que ce soit, lui planta un poignard dans le cœur. Un mince filet de sang s’était mis à couler le long de ses lèvres, et la dernière chose qu’il vit était les yeux remplis de larmes de celle qu’il avait aimée. Elle resta près de lui jusqu’à ce qu’il rendre son dernier souffle, ce qui n’arriva qu’à la tombée du jour. Puis elle le laissa là, seul dans son château, et repartie comme elle était venue.

Seule une immense tristesse habitait son cœur et ne la quittera jamais plus.

La fleur dans le champ

Dans un royaume lointain, dont le nom s’est perdu dans la nuit des temps, vivait un jeune homme bien fait de sa personne. Un beau matin, il annonça à ses parents qu’il en avait assez et qu’il allait parcourir le monde en tant qu’aventurier. Ses parents ne le contredirent pas, et peut-être, pensaient-ils, allait-il trouver bonne fortune sur son chemin. Alors le jeune homme les quitta, après leur avoir fait de longs et émouvants adieux.

Il prit donc la route, allant où les chemins le menaient, et c’est ainsi, au bout d’une quinzaine de jours, qu’il arriva au milieu d’un champ de fleurs. Elles étaient magnifiques, colorées et leurs parfums lui faisaient tourner la tête. Il décida donc de passer la nuit dans ce champ, à la belle étoile, et de reprendre son chemin le lendemain matin.

Le jeune homme fut réveillé durant la nuit par une douce voix qui sanglotait. Il se leva et découvrir, non loin de lui, une belle jeune femme qui pleurait toutes les larmes de son corps. Il s’approcha d’elle et lui demanda :

— Pourquoi donc pleurez-vous, belle dame ?

— Je pleure, car demain matin je redeviendrai fleur. Comme tous les jours depuis trois ans…

Et la jeune femme lui raconta son histoire.

Elle était la troisième fille du roi de la contrée, mais elle eut la mauvaise idée de ramasser les fleurs de ce champ qui appartenait à une terrifiante sorcière. Alors cette dernière, ivre de colère, lui jeta un horrible sort : durant toute la journée, elle serait une fleur parmi les autres de ce champ, et elle ne redeviendrait humaine qu’à la nuit tombée. La seule manière de briser le sortilège était de la retrouver sous forme de fleur durant le jour, de la cueillir délicatement, sans faire tomber une seule de ses pétales, et de la reposer doucement en dehors du champ.

Le jeune homme regarda son interlocutrice avec insistance. S’il la sauvait, elle deviendrait sa femme, ce qui veut dire qu’il serait roi, ou tout du moins, incroyablement riche. Et il ne pouvait laisser passer cette chance incroyable.

Alors il accepta de lui venir en aide.

Le soleil pointait au bout du champ, et la demoiselle se retransforma en fleur, sous les yeux ébahis du jeune homme. Et tandis qu’il s’avançait dans le champ en réfléchissant à un moyen de la retrouver, il eut une idée. Si la jeune femme venait de se retransformer, elle ne pouvait pas avoir de rosée, contrairement aux autres fleurs. Alors il rechercha la seule fleur qui n’était pas touchée par la rosée du matin.

Au bout d’une heure, il la retrouva. Comme elle lui avait expliqué, il la cueillit délicatement et fit attention à ce que ses pétales ne tombent pas. Malheureusement, une bourrasque souffla sur la fleur, lui arrachant un pétale qui s’envola au loin. Le jeune homme n’y fit pas très attention et s’avança vers le bord du champ. Il y était presque quand une autre bourrasque souffla vers lui, arrachant à nouveau un pétale à la pauvre fleur. Il allait poser un pied en dehors du champ quand il trébucha sur une pierre qui se trouvait là. Il s’étala de tout son long sur le sol, écrasant la fleur de tout son poids.

Lorsqu’il la posa délicatement au milieu du chemin, la princesse n’était plus qu’un cadavre sanglant dont il manquait un bras et une jambe. Alors le jeune homme la laissa là, au milieu du chemin.

Et tandis qu’il reprenait sa route, il repensa à tout ce qu’il aurait pu gagner en sauvant la jeune femme. C’était dommage.

La sorcière amoureuse

Dans une contrée lointaine, si éloignée que nul ne se rappelle de son nom, une légende racontait qu’une famille de sorciers possédait l’étrange pouvoir de changer les êtres humains en poupée de chiffon.

Léonie était la seule survivante de cette illustre famille. La jeune fille vivait seule au fin fond des bois, à l’écart des hommes, appréciant sa solitude. Ses seuls amis étaient un vieux chat noir qui perdait ses poils et un corbeau dont le bec était cassé. Ils étaient très malins et connaissaient le secret de leur maîtresse. Alors ils faisaient en sorte d’éloigner les hommes qui avaient l’audace de traîner dans les parages.

Ce jour-là, le vieux chat dormait au coin du feu. L’hiver était là depuis presque un mois, il n’osait pas mettre le nez dehors. Le corbeau non plus, car il ne voulait pas finir complètement gelé. Quant à Léonie, elle s’occupait de ses tâches habituelles. C’est alors qu’on frappa à la porte. La jeune fille sortit de la cuisine où elle se trouvait. Le vieux chat, près de la cheminée, la prévint en ces termes :

— Léonie, n’ouvre pas ! Tu ne sais pas ce qui se passera !

Mais Léonie, intérieurement, mourrait d’envie d’ouvrir la porte. Cela faisait tellement longtemps qu’elle n’avait pas vu d’humains. Et tandis qu’elle posa sa main sur la petite poignée, le corbeau la prévint :

— Léonie, n’ouvre pas ! Tu ne sais pas ce qui se passera !

Sourde aux mises en garde de ses amis, elle ouvrit la porte. C’était un jeune homme grelottant de froid, perdu dans les bois, qui lui demanda humblement le vivre et le couvert. Léonie, l’invita à entrer, refermant doucement la porte sur le froid glacial qui régnait dehors.

Le vieux chat et le corbeau s’étaient retranchés non loin de la cheminée, observant leur hôte discuter avec leur maîtresse. Le jeune homme s’était perdu en chassant. Les gens de son village comptaient sur lui pour rapporter quelques gibiers, car le froid n’arrangeait en rien leur condition. Et il avait accepté. Mais au bout de longues heures, il n’avait rien trouvé. De plus, il s’était perdu.

A peine avait-il fini de conter sa mésaventure que la jeune fille disparut dans la cuisine. Le chasseur avait pris l’une de chaise et l’avait posée près de la cheminée avant de s’y installer. Il regardait le vieux chat et le corbeau, mais ceux-ci ne disaient rien du tout, se contentant de l’ignorer, purement et simplement. Léonie était revenue quelques minutes plus tard avec un plat. Tous deux mangèrent de bon appétit ce soir-là. Le jeune homme repartit le lendemain, la remerciant chaleureusement. La jeune fille en eut le cœur tout retourné. Elle souhaita secrètement qu’il ne revienne jamais.

Quelques jours plus tard, quelqu’un frappa à nouveau à la porte, et tandit qu’elle s’avançait pour ouvrir, Léonie entendit les voix du vieux chat et du corbeau.

— Léonie, n’ouvre pas ! Tu ne sais pas ce qui se passera !

Le cœur de Léonie s’emballa. Elle savait qu’elle n’avait pas le droit, que la malédiction de sa famille le condamnerait. Et à l’instant où elle tourna la poignée, elle sut qu’il s’agissait du jeune homme. Elle sut qu’elle l’aimait. Lentement, elle ouvrit la porte, dans l’espoir fou de le voir.

Sur le pas de la porte se trouvait une poupée de chiffon. La malédiction familiale venait à nouveau de faire une victime.

L’ours et le garçon

Il était une fois, un petit garçon qui avait toujours vécu choyé et protégé au sein d’une famille modeste. Il n’était pas riche, mais il n’était pas pauvre non plus. Il avait de quoi se nourrir à sa faim tous les jours, une maison où s’abriter lorsqu’il faisait froid ou qu’il pleuvait. C’était un jeune garçon heureux.

Un jour, alors qu’il accompagnait ses parents dans la forêt, à la recherche de nourriture, herbes, champignons et baies sauvages, le destin du jeune garçon changea du tout au tout. Le temps était magnifique, sa mère riait, son père trouvait tout ce dont il avait besoin. La scène aurait pu continuer à se dérouler ainsi, si un ours imposant n’était apparu. Et sans attendre, il les avait chargés. La mère fut la première à tomber entre ses griffes, et il ne se gêna pas pour la mettre en charpie. Son père avait bien tenté de lui venir en aide, mais l’ours s’acharna sur lui aussi. Le petit garçon avait regardé toute la scène, horrifié, apeuré. L’ours allait tuer ses parents, et il ne pouvait rien faire pour les aider. Il courut alors jusqu’au village en pleurant et hurlant :

— Au secours, mes parents sont en train de se faire dévorer par un ours ! Venez les aider ! Pitié !

Mais personne ne prêta attention aux paroles du jeune garçon. Chacun continuait à vaquer à ses occupations habituelles. L’enfant, toujours en larmes, retourna à l’endroit où luttaient ses parents pour survivre. Mais c’était trop tard. L’ours était parti, et les corps sans vie de son père et de sa mère jonchaient le sol, masses sanglantes ayant perdu leurs formes humaines. Et le jeune garçon se mit à hurler de rage.

Les années passèrent doucement, et nul ne savait ce qu’était devenu le petit garçon qui avait perdu ses parents. Certains disaient qu’il était mort, lui-même dévoré par des loups ou par d’autres créatures tout aussi sauvages. Personne ne savait s’il était encore en vie.

Puis, alors que la paix était bien installée sur le village, certaines personnes furent atrocement assassinées.

La première victime fut un homme corpulent, qui passait son temps à la taverne pour s’enivrer. Il fut retrouvé au petit matin à moitié dévoré.

Il fut très vite suivi par d’autres victimes, et les gens commençaient à avoir peur. Ils parlaient d’un monstre qui vivait dans les bois, d’un loup-garou, d’un ours mangeur d’hommes, de démons et de créatures malfaisantes. Chacun s’armait avant de sortir, et personne n’arpentait les chemins et les endroits isolés une fois la nuit tombée. Mais cela n’empêchait pas les monstruosités de continuer. Toute une famille fut retrouvée dévorée.

C’en était trop pour les villageois. Il fallait faire quelque chose. Ils finirent par demander l’aide d’un chasseur de monstre. A leur grande surprise, il s’agissait d’une femme. Et lorsqu’elle examina les corps des victimes, elle ne put que dire :

— Je chasse les monstres, mais là, il s’agit tout simplement d’une bête sauvage. Je suis presque sûre qu’il s’agit d’un ours… Mettez-vous en chasse à travers les bois, et rester surtout en groupe. Je vous aiderais à mettre la main dessus.

Une grande battue eut alors lieu. Et la femme ne mit pas très longtemps à retrouver la trace du meurtrier des villageois. Il y avait là, face à elle, un ours immense. Et à ses côtés, un jeune homme sauvage. Il ne semblait pas avoir peur de l’ours, au contraire. La chasseresse l’interpella :

— Eloigne toi de cet ours, il est dangereux et a tué plusieurs villageois !

— Je le sais puisque c’est moi qui lui en ai donné l’ordre !

Un grand sourire illuminait le visage du garçon. Ses yeux ne ressentaient aucune pitié. Il fit un geste, et l’ours se jeta sur la femme. Cette dernière était douée dans l’art de tirer au fusil et n’eut pas de mal à mettre l’immense créature dangereuse à terre. Le jeune homme s’approcha du cadavre de son compagnon et le roua de coup en hurlant.

— Tu as été capable de tuer des dizaine de personnes, tu as tué mes parents, mais tu n’as pas été capable de tuer cette femme, espèce d’imbécile !

Peu après, les autres villageois avaient eu la grande surprise de revoir le jeune garçon en vie. La chasseresse leur avait appris ce qui s’était passé et tenta de minimiser les faits, mais c’était trop tard : ils avaient été une dizaine à se jeter sur le jeune homme et à le rouer de coups. Et lorsqu’ils furent satisfaits, ils repartirent, laissant là le corps sans vie de celui qui avait voulu se venger d’eux. La chasseuse de monstres repartie en direction de son village natal, après avoir enterré le jeune garçon auprès de son compagnon et ennemi, un ours imposant qui avait failli la tuer.

Le roi cornu

La forteresse écarlate était réputée dans le royaume pour être imprenable. Située à l’extrême nord, elle bravait les tempêtes de neige et les vents glacés tout au long de l’année. A l’intérieur de cet endroit sinistre et inhospitalier avait grandi une jeune femme particulière. Lorsqu’elle était née, un oracle avait prédit qu’elle serait l’élue, la seule capable de sauver la race humaine face aux hordes démoniaques du roi Cornu. Ce dernier pillait et massacrait jour après jour les villages et les citées des humains. La demoiselle avait donc été éduquée pour éradiquer le fléau. Elle possédait une force peu commune pour une enfant de seize ans, et savait manier les quatre éléments. Les plus grands guerriers et sorciers du royaume s’étaient occupés de l’instruire.

Le roi Cornu, durant ses nombreuses conquêtes et batailles, avait entendu parler de l’Élue et avait décidé de partir à sa rencontre. Si cet enfant était celui qui devait mettre fin à son règne, alors il ferait en sorte que cela n’arrive jamais. Il le tuera sans autre forme de procès.

Dans sa forteresse, l’élue écoutait les leçons données par le Sorcier Rouge. Ce dernier portait ce surnom en raison de la couleur de sa cape, qui était aussi rouge que le sang. C’est alors qu’un bruit assourdissant avait retenti dans la nuit naissante. La forteresse était prise d’assaut par les armées démoniaques. Et debout au milieu de ses hommes, le roi cornu souriait avec satisfaction. Il était enveloppé dans une aura de ténèbres, ne faisant qu’un avec son élément. Il était menaçant, sa puissance ne faisant aucun doute.

La nuit venait de tomber. C’était une nuit noire, sans étoiles, éclairée de temps à autre par les faibles rayons de la lune. Le Sorcier Rouge, sentant le danger, força sa protégée à se réfugier en haut de la grande tour. La jeune fille aurait voulu aider tous les guerriers qui se battaient avec courage pour défendre la forteresse, elle en avait la force, mais il le lui avait formellement interdit.

— Sorcier Rouge, la bataille est-elle finie ?

— Non, mais à la victoire nos hommes nous conduisent.

Dehors, c’était le chaos. Les armées diaboliques du roi Cornu venaient de réussir à pénétrer la forteresse. Du haut de sa tour, la jeune femme demanda à nouveau :

— Sorcier Rouge, la bataille est-elle finie ?

— Non, la forteresse est envahie.

L’adrénaline semblait avoir remplacé le sang qui coulait dans leurs veines, ils pensaient apercevoir la victoire, mais ce n’était que le début de la bataille. L’élue, entendant que les cris de batailles se rapprochaient de plus en plus, demanda d’une voix tremblante :

— Sorcier Rouge, la bataille est-elle finie ?

— Non, les démons arrivent par ici.

Elle attendit, enfermée, que les bruits de la bataille cessent enfin. Elle avait entendu le cri perçant du Sorcier Rouge, et n’osa pas poser la question qui lui brûlait tant les lèvres.

Puis la porte de fer s’ouvrit.

Dans l’encadrement de la porte se tenait le roi Cornu, imposant dans son armure noire comme l’ébène. L’élue se releva, fière, et sortit son épée, prête à se battre. Alors le roi Cornu s’agenouilla devant elle. Il avait enfin retrouvé sa fille et, ensemble, ils allaient régner sur le monde.

Sans sourire

Un homme riche avait une femme qui tomba malade. Cette dernière mourut, le laissant désormais seul avec leur fille unique. Une fois l’hiver passé, quand le printemps revint et avec lui le soleil, l’homme prit une autre femme. Cette dernière avait amené avec elle ses deux filles. Elles étaient belles d’apparence, mais laides de coeur. Alors de bien mauvais jours commencèrent pour la pauvre belle-fille.

— Faut-il que cette petite idiote reste avec nous ? dirent-elles. Qui veut manger du pain se doit le gagner. Allez ouste, souillon !

Elles lui enlevèrent ses beaux habits, la vêtirent d’un vieux tablier gris et lui donnèrent des sabots de bois. La pauvre enfant dû alors faire du matin au soir de durs travaux, se lever bien avant le jour, porter de l’eau, allumer le feu, faire la cuisine et la lessive. Jamais un sourire ne s’était esquissé sur son visage depuis la mort de sa mère. Elle vivait donc ainsi, travaillant sans relâche tous les jours.

Peu après qu’elle eut passé ses seize ans, elle apprit que le roi donnait une grande fête. Toutes les jeunes filles du pays y étaient invitées, afin que son fils pût se choisir une fiancée. Les deux horribles sœurs furent toutes contentes, et appelèrent leur souffre-douleur, lui ordonnant :

— Peigne nos cheveux, brosse nos souliers et ajuste les boucles, nous allons au château du roi pour la noce.

Tout en obéissant, la demoiselle osa demander à sa belle-mère si elle pouvait les accompagner.

— Toi, dit-elle, mais tu es pleine de poussière et de crasse, et tu veux aller à la noce ? Tu n’as ni habits, ni souliers, et tu veux aller danser ? C’est peine perdue, tu ne viendras pas avec nous, car tu n’as pas d’habits et tu ne sais pas danser ! Nous aurions honte de toi !

Là-dessus, la belle -mère lui tourna le dos et partit à la hâte avec ses deux filles superbement parées. Lorsqu’il n’y eut plus personne à la maison, la pauvre enfant se dirigea vers la cuisine.

Les deux sœurs et leur mère se rendirent donc au palais royal. Elles étaient magnifiquement parues, comme toutes les jeunes filles présentes. C’est alors que le prince apparut en haut d’un grand escalier de marbre. Il avait un visage sombre et semblait contrarié par cette histoire de mariage. Il ne fit pas une seule fois un sourire aux jeunes filles qui s’étaient rassemblées pour le voir et qui gloussaient en lui lançant des regards langoureux. Son attitude laissait penser qu’il s’ennuyait. Ce qui n’était pas loin de la vérité.

La fête battait son plein lorsqu’une demoiselle pauvrement vêtue pénétra dans la salle. Elle était si insignifiante que les personnes présentes pensaient qu’il s’agissait d’une simple servante. Le visage pâle et inexpressif se tournait de tous les côtés, cherchant quelqu’un. Elle se fichait bien du prince et du bal. Pour le moment, elle n’avait qu’un seul but en tête.

La belle mère et ses deux filles se trouvaient près du buffet. Leur discussion tournait autour du beau prince qui leur semblait bien charmant. Elles n’avaient pas vu la jeune fille se rapprocher. Elles n’avaient pas vu la lame brillante du couteau. La pauvre Cendrillon se jeta sur l’aînée qu’elle égorgea d’un coup bien placé, avant de faire la même chose à la cadette, sous les yeux horrifiés de sa belle-mère. Elles n’eurent pas le temps de s’enfuir ou de se défendre pour sauver leurs vies. Le cri déchirant de la belle-mère coupa court à la fête, et déjà l’on s’agglutinait autour d’elles pour contempler le massacre.

Un silence pesant s’installa doucement, et alors que personne ne bougeait ou ne parlait, quelqu’un s’était mis à applaudir. Il s’agissait du prince. Il s’approcha de la meurtrière sans aucune peur et prit sa main dans la sienne. Un large sourire se dessina sur leurs visages. Le prince avait enfin trouvé celle qu’il prendrait pour épouse.

La tour de fer

Il était une fois, un roi qui régnait sur une contrée où il faisait bon vivre. Son royaume ne connaissait pas la guerre, et ne mourait vraiment pas d’envie de la connaître.

Par curiosité, ce bon roi eut la bonne idée d’aller consulter une voyante. Il voulait connaître son avenir et savoir de quelle manière il allait mourir. La voyante le mit alors en garde :

— Mon bon roi, il n’est pas toujours bon de vouloir connaître son destin…

— Je t’ordonne de me dire ce que me réserve l’avenir !

Ce fut à contre-cœur que la voyante s’exécuta. Tout d’abord, la maladie de la reine lui serait fatale, et elle allait mourir dans la dizaine. Rien ni personne ne pourrait la sauver, pas même les plus grands médecins du royaume qui se trouveraient à son chevet. Puis son fils finirait par le tuer afin de prendre sa place. A cette dernière révélation, le roi s’était mis à rire :

— Je n’ai pas de fils, voyante. Tu devrais le savoir, je n’ai qu’une fille unique, et elle est plus précieuse que tout !

Le roi prit ensuite congé de celle qu’il surnomma « la voyante qui n’y voyait rien » et repartit au château.

Dans sa chambre, la reine souffrait. Cela faisait des jours qu’elle n’avait pas quitté son lit. Manger lui était atroce. Se lever l’était encore davantage. Le roi s’inquiétait pour sa santé : et si la voyante avait raison à son sujet ? Il fit venir les meilleurs médecins du royaume, mais aucun d’entre eux ne fut assez habile pour restaurer la santé de la reine qui mourut au bout d’une dizaine de jours.

Les funérailles de la reine furent grandioses, et la tristesse du roi et de sa fille fut immense. La prédiction de la voyante s’était réalisée. Le bon roi se remit difficilement de la mort de sa chère femme, et finalement, s’était dit que prudence était mère de sûreté. Il ordonna à ses gardes d’aller chercher la princesse et de l’enfermer dans une grande tour de fer jusqu’à nouvel ordre. Ce qui fut fait. Le roi n’avait qu’une fille, pas de fils. La voyante s’était peut-être trompée ? Il l’espérait au plus profond de son être.

La jeune princesse était donc, pour son plus grand malheur, enfermée à double tour dans une grande tour de fer. Elle n’avait qu’une seule fenêtre sur le monde extérieur et passait le plus clair de son temps à regarder le ciel en regrettant son ancienne liberté.

Plusieurs fois par jour, un garde venait lui apporter de quoi se restaurer, se changer et se laver. La vie de la jeune princesse dura ainsi pendant trois années. Le roi était, de son côté, rassuré, tranquille sur son sort. Il n’avait pas de fils, et sa fille était protégée dans sa tour de fer. Il n’avait rien à craindre. Les prédictions de la voyante ne se réaliseraient jamais.

La princesse tomba amoureuse de l’homme qui venait chaque jour la voir. Il n’était pas déplaisant à regarder, et essayait toujours de lui remonter le moral. De son côté, le garde était ému du sort de la belle prisonnière qu’il aimait en secret depuis quelques années.

Ignorant les ordres du roi, il libéra la jeune femme qu’il se promit d’épouser sur-le-champs. Ce qu’il fit.

Le roi, apprenant la terrible nouvelle, lança ses hommes pour mettre fin à la vie des fuyards. Mais ces derniers n’avaient pas pris la fuite et s’étaient cachés près de lui. Et lorsque le château fut vide de tout homme armé, alors le mari de la princesse mit fin à la vie du roi d’un coup d’épée bien placé. Les prédictions de la voyante s’étaient finalement réalisées : il venait d’être tué par son beau-fils.

Le garde et la princesse vivaient-ils heureux à présent ?

Nul ne le sait, sauf eux.

La fiancée du brigand

Il était une fois, il y a très longtemps, dans un pays lointain, une jeune fille charmante qui venait de fêter son seizième anniversaire. Elle était belle, beaucoup plus belle que la plupart des jeunes filles de la contrée. Elle possédait de magnifiques cheveux longs, dorés comme le soleil, et deux grands yeux d’émeraude brillaient au milieu de son visage gracieux.

Cette jeune fille attendait que ses parents veuillent bien la marier à un gentilhomme de bonne famille. Mais, contre toute attente, ceux-ci ne se pressaient pas pour la marier, bien au contraire.

Un soir que la jeune fille fut couchée, ses parents tinrent la conversation suivante à la lueur d’une chandelle. Sa mère, qui était une femme douce en apparence, possédait un cœur plus froid que de la glace et rongé par la jalousie. Elle ordonna à son mari :

— Tu iras trouver le chef des brigands. Contre quelques pièces d’or, il pourra nous rendre ce petit service. C’est tout à son honneur !

L’homme hésitait : il aimait sa fille et ne voulait pas qu’on lui fasse de mal. Mais sa femme lui cloua le bec :

— Tu feras ce que je te dis, parce que tu sais très bien de quoi je serais capable si tu ne m’obéis pas !

Le lendemain, la mère demanda à sa fille, d’un ton d’une douceur plus que suspect :

— Ma fille… Rends-toi au village et va donc me chercher de la farine. Sans ça, il n’y aura pas de pain ce soir…

Et la demoiselle, ne se doutant de rien, prit congé de sa mère, un petit panier dans les bras. Elle n’avait pas fait une centaine de mètres, qu’une troupe de brigands attaqua le village. La jeune fille n’eut pas le temps de se cacher que déjà on l’emportait. Elle fut emmenée de force au repaire des brigands, au milieu de l’immense forêt.

La jeune fille fut enfermée dans un cachot froid et humide. Elle se sentait seule, et avait pour toute fenêtre sur le monde extérieur un petit trou par lequel les rayons du soleil peinaient à passer. Elle s’était assise à même le sol et s’était mise à pleurer à chaudes larmes. Elle pleura ainsi durant trois journées et trois nuits entières. Puis elle reprit peu à peu courage : quelqu’un viendrait sûrement la chercher. Au village, beaucoup avaient vu qu’elle avait été enlevée. On ne pouvait pas l’abandonner ainsi.

Les jours passaient petit à petit, mais personne ne venait au secours de la jeune fille. Elle se désespérait de plus en plus. Est-ce qu’on la croyait morte ? L’avait-on oubliée ? Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, sa haine pour ceux qui l’avaient abandonné grandissait.

Chez elle, la mère était contente de se débarrasser de cette enfant qui n’était pas la sienne, ni celle de son mari. Elle connaissait la vérité. Elle haïssait cette jeune fille, car en venant au monde, elle avait tué sa mère. Sa véritable mère. La sœur de cette dernière, en plus de sa tristesse, devait s’occuper de cette enfant qu’elle haïssait depuis sa naissance. Elle voulait la faire disparaître et espérait que les brigands lui avaient tranché la gorge.

Au bout du compte, l’un des brigands, un jeune homme, s’était épris de la prisonnière. Il avait fini par l’épouser. Mais la haine et le désespoir de la jeune fille ne s’étaient pas apaisés. Bien au contraire. Et un jour où elle sentit la flamme de la colère monter une fois de plus dans son cœur, elle demanda à celui qui était devenu son époux :

— J’aimerais rendre une petite visite à mes parents. Cela fait longtemps que je ne les ai pas vus… Et j’aimerais que tu viennes avec moi…

Tous deux se mirent donc en chemin pour le petit village qui avait vu naître et grandir la jeune fille. Et lorsqu’ils arrivèrent, personne ne la reconnut. Il faut dire que ses cheveux dorés étaient devenus ternes, que ses yeux d’émeraudes ne brillaient plus de mille feux et que son visage autrefois si gracieux s’était beaucoup amaigri.

Elle se dirigea vers la maison qui l’avait vue grandir et qui n’avait pas changé, son mari à ses côtés. A peine la porte se fut-elle ouverte que tous deux se ruèrent à l’intérieur. Le père fut poussé contre un mur d’où se décrocha une lourde étagère. Elle lui fracassa le crâne et il mourut sur le coup.

La mère n’eut pas cette chance. Et c’est avec une joie sauvage que la jeune fille la taillada à coup de couteau. Le supplice dura des heures et, pendant ce temps, l’époux de la jeune fille avait mis à sac la maison, emportant tout ce qui avait une quelconque valeur. Il appela son épouse, tout en lui soufflant l’idée de briser les jambes de sa mère à coup de marteau. Elle trouva l’idée très bonne et la mit immédiatement à exécution.

La jeune fille, que les pleurs et les suppliques de la mère ne touchaient pas le moins du monde, la bâillonna et l’attacha, bien qu’elle ne puisse plus marcher, dans un coin de la maison, et repartit avec son mari dans le repaire des brigands. Elle pensa qu’elle finirait bien par crever comme ça, et une joie sauvage s’empara de son coeur.

La danseuse

Il était une fois, il y a bien longtemps, dans un royaume déchiré par des guerres incessantes, une jeune femme dont la douce voix et les mouvements gracieux faisaient oublier à tous ceux qui la regardaient que le pays était à feu et à sang. Elle ne possédait, en tout et pour tout, que sa beauté et sa voix. Les guerres lui avaient tout pris : sa famille et ses amis n’étaient plus de ce monde, sa maison et ses biens avaient été détruits, la nature qu’elle aimait avait été saccagée. Pendant très longtemps, elle en avait voulu aux guerres et aux hommes qui les menaient. Mais en parcourant les terres dévastées, elle s’était aperçue qu’elle s’en était bien sortie contrairement à d’autres, malheureux. Elle possédait encore ses deux jambes, ses bras, ses yeux. Elle pouvait encore parler, courir et danser, ce qui n’était pas forcément le cas des personnes qu’elle croisait.

Un jour, elle arriva sur ce qui avait été un terrible champ de bataille quelques heures plus tôt. C’est là qu’elle avait découvert un jeune homme qui devait avoir le même âge qu’elle. Blessé à mort, ce dernier était allongé sur la terre froide. La remarquant, il l’interpella d’une voix douloureuse et pleine de sanglots :

— Madame… Je sens que ma fin est proche… Je vous en prie… Restez à mes côtés… Ne me laissez pas mourir seul…

Sans dire un seul mot, la danseuse s’était accroupie auprès de lui avant de prendre doucement sa main sans la sienne. La guerre était quelque chose de terrible, et ses prières ne semblaient pas atteindre le Bon Dieu vu qu’elles continuaient encore et toujours. La jeune femme pensait à ce soldat alors que sa main tremblait de froid. N’avait-il pas encore des choses à vivre ? De sa voix douce, elle lui avait demandé :

— Que pensez-vous de cette guerre ?

— C’est la pire chose… Qu’il m’ait été donné de connaître madame…

— Une pénible quinte de toux venait de l’interrompre dans sa phrase.

— La guerre… Elle enlève les vies par centaines… Par milliers… Nous nous entretuons sans distinctions… Sans véritable but précis… Parce que nous appartenons à deux camps différents.

La danseuse écoutait avec attention les paroles de son interlocuteur sans l’interrompre. Elle lui tenait toujours la main, ne la relâchant pas un seul instant.

— Si j’avais eu le choix… Je n’aurais pas participé, madame… Mais il fallait bien que quelqu’un se dévoue… Sans cela, ma famille et d’autres auraient été massacrés.

— Et vous avez beaucoup tué ?

Elle lui avait posé cette question, ne sachant pas vraiment à quoi s’attendre comme réponse. L’homme lui avait lancé un regard triste, et sa voix se brisa dans sa gorge.

— Malheureusement, j’y ai été contraint… Et je le regrette… Jamais je ne serais pardonné… Une place m’attend sûrement en enfer pour mes actes…

Un sourire douloureux lui traversait le visage alors qu’il continuait de parler.

— Mais je meurs heureux… Car je ne suis pas seul… J’aurais eu l’occasion de parler avec vous… Et de soulager ma conscience…

A peine le soldat avait-il terminé sa phrase qu’il rendit son dernier soupir. La danseuse était restée un long moment à son côté, sans rien dire. Elle trouvait que c’était injuste pour cet homme de devoir passer le reste de l’éternité en enfer. Après tout, il n’avait pas vraiment eu le choix. Se relevant dans le champ de bataille, elle décida qu’elle allait trouver le roi des enfers pour réparer ce qu’elle considérait comme une injustice.Pendant les jours suivants, elle avait marché à travers des forêts calcinées, des montagnes noircies de suie et des plaines vides de toute vie. Puis, enfin, elle avait fini par arriver à sa destination : le château des enfers se dressait face à elle, noir comme les ténèbres. Alors qu’elle y pénétra, une odeur âcre, mélange de sang et de pourriture, lui avait sauté à la gorge. N’en montrant rien, elle continuait son chemin, se rendant ainsi jusqu’à la salle du trône où se trouvait celui avec lequel elle désirait parler. Le roi des enfers était un géant, aussi sombre que du charbon. Ses deux grands yeux écarlates la fixaient sans rien dire, elle, qui semblait si petite et si insignifiante face à lui. La danseuse tomba alors à genoux, suppliant la créature de libérer l’âme du soldat. Le suppliant pour qu’il puisse le laisser partir au Paradis. La voix sépulcrale du roi résonna dans l’immense pièce :

— Si telle est ta demande, je veux bien y accéder.

Un large sourire carnassier était apparu sur la face du démon alors qu’il continuait sur le même ton :

— Mais il y aura une condition à respecter.

— Laquelle ?

— Tu devras le chercher toi-même au fin fond de l’enfer. Et si tu réussis, si son âme est libre de partir au Paradis, alors il te faudra m’offrir la tienne en échange.

— Ne puis-je pas plutôt vous offrir une danse en échange ?

— Une danse contre une âme ? Ce n’est pas très équitable.

La danseuse avait hoché la tête silencieusement, se doutant qu’il n’accepterait pas un échange si peu égal. Le marché lui semblait honnête, et elle savait que l’on n’obtenait rien sans offrir autre chose en retour. Plus personne ne l’attendait, son âme ne serait donc pas malheureuse d’accepter ce choix. Le roi lui avait ouvert la grande porte, derrière laquelle on pouvait apercevoir avec horreur des champs de flammes. Cela ne faisait pas peur à la jeune femme. Elle passa la porte, puis commença à se mettre à la recherche de l’âme du soldat.Les enfers étaient un endroit terrifiant et horrible. Partout, ce n’était que mort et désolation, supplices et tortures à foison. La visiteuse sentait son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine. Elle se demandait ce qu’il adviendrait si jamais les esprits frappeurs s’en prenait à elle. Mais comme elle n’était pas une âme errante ou maudite, personne ne faisait attention à elle. Elle n’avait rien à craindre de tous ceux qui vivaient dans ce monde abominable. Pendant un long moment, elle avait déambulé dans cet endroit épouvantable, détournant son regard des horreurs qui pouvaient se dérouler sous ses yeux et qui lui rappelait celles de la guerre. Elle pensait alors un instant que les horreurs de la guerre lui semblait bien plus douces que celles qui se déroulaient ici. Plusieurs fois, elle avait eu envie de prendre le chemin inverse et de sortir des enfers. Mais elle se rappelait qu’elle voulait sauver l’âme de ce soldat qui n’avait pas eu le choix. Repenser au marché avec le démon la faisait frissonner, mais ce dernier ne lui faisait pas peur.

Au bout d’un long moment, des heures, des jours, des mois, elle ne savait pas, elle l’avait enfin retrouvé. L’âme du soldat avait été condamnée à souffrir, transpercée par les coups d’autres esprits damnés. La simple présence de la danseuse les avait éloignés de leur victime. Cette dernière s’était penchée vers l’âme avant de l’inviter à la suivre. Tous deux marchèrent jusqu’à la porte des enfers, où les attendaient le roi. Ce dernier s’adressa à la danseuse, alors que l’âme du soldat pouvait enfin monter au Paradis.

— Tu as réussi à libérer l’âme de ce soldat, et il est à présent l’heure pour toi de payer le tribut que je t’ai demandé.

Elle n’avait rien dit, se contentant simplement de hocher la tête en signe d’acceptation. Le corps de la danseuse tomba alors lourdement sur le sol. Plus aucun souffle de vie ne faisait bouger sa poitrine. Le roi des enfers prit son âme entre ses doigts crochus. Désormais, l’existence de la jeune femme devait être pareille à celle d’une âme maudite. Elle devait errer à travers les enfers et souffrir mille et un tourments. Mais le démon eut pitié d’elle. Il avait décidé que nul ne pourrait lui faire le moindre mal, et qu’elle pourrait accompagner les âmes de la terre à l’enfer.