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Je suis chasseur de vampire

Je suis Chasseur de Vampires

Il courait, fendant de ses pas précipités l’air épais et glacé des couloirs interminables, ces boyaux de pierre aux reliefs étranges, sculptés par des mains oubliées, humides des suintements séculaires de la montagne. Chaque inspiration lui brûlait la gorge, chaque expiration formait un nuage blafard dans la pénombre. Il ne pouvait s’arrêter, non, il ne le devait point. Une force plus viscérale que la peur, plus âpre que la douleur, le tirait en avant, une corde d’acier nouée autour de son cœur et reliée à elle, à celle qu’il lui fallait arracher aux griffes de l’abîme. S’arrêter, c’était consentir à la perte éternelle, c’était la trahir une seconde fois. Et cette pensée était plus insupportable que l’épuisement qui alourdissait ses membres, que la brûlure de ses plaies.

De grosses gouttes de sueur, pareilles à des larmes salées et amères, sillonnaient son visage maculé de poussière et de sang séché. Elles coulaient le long de ses tempes, traçant des chemins luisants sur sa peau fiévreuse, et se perdaient dans le col trempé de sa chemise. Le temps s’était étiré, déformé, depuis qu’il avait quitté le brasier de son existence. Des heures ? Peut-être des siècles subjectifs, mesurés aux battements affolés de son cœur. Les images, elles, demeuraient d’une clarté atroce, gravées au fer rouge sur le fond de son âme : les toits de chaume vomissant des langues de feu orangées qui léchaient le ciel nocturne, les silhouettes familières fuyant en hurlant, puis s’écroulant sous les assauts de formes cauchemardesques. Et ce parfum nauséabond mêlant le bois brûlé, la chair carbonisée et une odeur sucrée, métallique, celle du sang qui abreuvait la terre.

Annette…

Son nom était une prière, une malédiction, un point fixe dans le chaos. Elle avait été arrachée à lui, ainsi que la petite Maria, son visage d’ange déformé par la terreur. Leur village, ce havre de vie simple et bruyante, n’était plus qu’un charnier illuminé par les flammes, peuplé de démons et de monstres issus des plus obscures légendes. Ils parcouraient les ruelles fumantes, non avec la sauvagerie brute des bêtes, mais avec une sorte de cruauté méthodique, une joie perverse à éteindre toute vie, à souiller toute innocence. Richter s’était dressé, alors. La colère qui avait jailli en lui n’était pas un simple emportement, mais une éruption tellurique, une lame de fond venue des profondeurs de son sang. Il avait fauché les rangs des créatures, son fouet familier sifflant comme la foudre, déchirant les chairs blafardes, réduisant en poussière des formes qui défiaient la nature. Il en avait exterminé une multitude, jusqu’à ce que ses bras tremblent et que le sol soit gluant de leur substance noire. Mais cela n’avait pas suffi. Leur disparition, à elles, planait sur sa victoire comme une ombre plus épaisse que la nuit, la transformant en un échec cuisant, dévorant. Sur l’instant, dans le crépitement des incendies et le râle des mourants, il avait senti cette colère se cristalliser, se transformer en un serment froid et tranchant comme l’acier. Il s’était juré, devant les dieux silencieux et les cendres de ses semblables, d’abattre sans pitié, sans remords, quiconque oserait se dresser entre lui et son but. C’était une promesse murmurée à la nuit sanguinaire, un pacte conclu avec la part la plus sombre de son âme, et il l’honorerait jusqu’à la lie, jusqu’à ce que son propre cœur cesse de battre ou que justice soit rendue.

Son chemin l’avait mené, à travers forêts hantées et vallées maudites, jusqu’à la demeure même de l’origine du mal. Le château se dressait, silhouette difforme et orgueilleuse plantée dans les entrailles de la montagne, pierre noire suintant le désespoir. Dracula. Le nom résonnait en lui comme un glas, chargé du poids des générations, du sang versé de ses aïeux. La route avait été un calvaire, une succession d’embûches conçues pour broyer le corps et l’esprit. Richter Belmont avait combattu non pour vaincre, mais pour survivre, chaque pas acheté au prix d’un nouvel assaut. Il avait fait tomber ce jour-là un nombre incalculable de têtes monstrueuses, détruit des légions d’abominations, jusqu’à ce que ses muscles ne soient plus que douleur et sa volonté, une flamme vacillante. C’est ainsi, blessé, épuisé, son manteau en lambeaux et son souffle court, qu’il avait enfin atteint la grande tour de l’horloge, phare sinistre dominant ce royaume de mort. Entre-temps, il avait retrouvé Maria, la petite sœur de sa fiancée, cachée dans un cachot près des égouts, sous le grand hall principal du château démoniaque. Ses grands yeux, agrandis par l’horreur, s’étaient emplis d’un espoir déchirant à sa vue. Elle voulait le suivre, s’accrochant à lui comme à la dernière planche de salut. Pauvre petite Maria. Une gamine, oui, à peine douze printemps, dont l’enfance avait été volée cette nuit. Il avait dû endurcir son cœur face à son silence tremblant, aux larmes qu’elle refoulait avec une dignité déchirante. Il lui avait ordonné de s’enfuir le plus loin et le plus rapidement possible, lui promettant son retour avec Annette, scellant cette promesse d’un geste maladroit sur ses cheveux emmêlés.

La tour de l’horloge était un géant de pierre aux artères froides. Chaque pas de Richter y résonnait comme un battement de cœur précipité, rappel obsédant que le temps, ici maître ironique et cruel, fuyait inexorablement. La peur pour Annette était une épine permanente plantée dans sa poitrine. Elle était sa fiancée, sa lumière, et il avait déjà échoué une fois, laissant la nuit l’engloutir. Il ne permettrait pas que cet échec soit définitif. Non. Il la sauverait, il arracherait son âme à la corruption, dusse-t- il défier les lois de la vie et de la mort. Alors il courait encore, escaladant les marches usées en spirale, chaque mouvement un supplice pour ses muscles endoloris, chaque inspiration un feu dans ses poumons. Sa main droite, cramponnée avec une force presque surnaturelle, serrait le manche du Vampire Killer. Le fouet, lourd du destin des Belmont, semblait vivre d’une vie propre, une chaleur ténue irradiant de son cuir ancien. Il était le legs de tous ses ancêtres, ces visages aux noms parfois oubliés dans les méandres du temps, mais dont le courage persistait dans chaque fibre de l’arme. C’était le fléau des ténèbres, l’instrument unique capable de trancherle lien immonde qui unissait Dracula à ce monde.

À chaque palier, une nouvelle horde surgissait des ombres, grimaçante et avide. Goules aux ongles crochus, spectres aux rires aigus, bêtes hybrides à la bave gluante… Il les pourfendait, son fouit dessinant des arcs de lumière sainte dans l’obscurité, mais chaque combat lui coûtait un peu plus de sa force résiduelle, érodant ses réserves comme la mer ronge la falaise. Vite. Il fallait aller plus vite. Ses ennemis ne cherchaient pas tant à le tuer qu’à le retarder, à le harasser, à user les dernières forces de son corps avant l’ultime confrontation. Pourquoi ? La question brûla son esprit un instant. Et c’est alors qu’un pressentiment, froid et hideux comme une serpente de glace, lui étreignit le cœur, lui coupant le souffle plus sûrement que n’importe quelle blessure.

Enfin, les marches cessèrent. Une lourde porte de bois noir, aux ferrures rouillées en forme de têtes de démons, barrait le chemin. Elle grinça avec une lenteur torturante lorsqu’il la poussa, son cri métallique déchirant le silence pesant du sommet de la tour. Et il la vit. Annette. Elle était là, au centre de la pièce circulaire baignée d’une lueur lunaire blafarde filtrant par les vitraux cassés. Agenouillée sur les dalles froides, sa robe autrefois vive était déchirée et terne. Elle leva la tête à son entrée, et son regard rencontra le sien. Un regard qui fit vaciller Richter. Ce n’était plus la douce supplication qu’il avait imaginé. C’était une détresse immense, teintée d’un reproche muet, d’une douleur si profonde qu’elle en devenait presque surnaturelle. Un lent sourire, né de l’épuisement et de l’espoir fou, se dessina sur les lèvres de Richter. Il était arrivé. Il était à temps. Il s’approcha, un pas, puis deux, ses bottes résonnant faiblement.

« Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt ? »

La voix d’Annette traversa la pièce. Ce n’était pas un cri, ni un sanglot. C’était une question posée avec une clarté terrible, une note pure et glacée qui glaça le sang de Richter. Il resta figé, cherchant désespérément dans son esprit en tumulte les mots pour apaiser, pour expliquer, pour racheter. Il avança encore, tendant une main. Mais Annette se leva. Un mouvement d’une grâce étrange, trop fluide, trop légère pour un corps humain épuisé. Et elle recula, ses yeux maintenant larges et fixes ne quittant pas les siens. Dans leur brun familier, une lueur nouvelle brillait, rougeoyante et étrangère, comme un reflet de braise sous la cendre. Alors, un bruissement naquit dans les hauteurs de la voûte, un froissement d’ailes de cuir qui s’amplifia jusqu’à devenir un tourbillon assourdissant. Une nuée de chauves-souris, aux yeux minuscules et brillants, descendit en spirale, l’enveloppant dans un tourbillon vivant et noir. Et à cet instant, la connaissance tomba sur Richter avec le poids écrasant de l’inévitable. La vérité lui transperça l’âme, plus coupante qu’une lame. Il était trop tard. L’horloge avait sonné l’heure funeste. Annette, sa douce Annette aux rires clairs et aux mains chaudes, n’était plus. Ce qui se tenait devant lui, empreint de sa forme, de ses traits adorés, était un vestige, un sépulcre blanchi habité par une soif éternelle. Le vampire avait achevé son œuvre. Elle était devenue l’une des leurs. Une douleur si aiguë lui serra la poitrine qu’il crut que son cœur allait se briser net,libérant enfin son agonie. Le monde sembla vaciller, se décolorer. Mais au milieu du chaos qui submergeait son âme, une autre partie de lui, froide, rigide, héritée de la longue lignée des chasseurs, se mit en place. C’était une mécanique implacable, forgée par des siècles de serments et de deuils. Il savait. Oh, oui, il savait ce qu’il devait faire, ce que chaque fibre de son être, chaque goutte de son sang de Belmont exigeait de lui. Doucement, comme pour ne pas troubler le silence sacré d’un tombeau, il murmura, les mots s’échappant à peine de ses lèvres : « Je suis chasseur de vampires. » La phrase résonna dans le vide de son crâne, dénuée de toute émotion, simple constat d’une identité maudite. Il serra le manche du Vampire Killer jusqu’à ce que le bois ancien grince sous l’effort. La chaleur de l’arme sembla alors augmenter, devenir presque brûlante, comme si elle répondait à l’appel du devoir, à l’horrible nécessité qui se dressait devant lui. Oui. Il savait ce qu’il devait faire à présent. Et dans ses yeux, alors que les larmes qu’il ne laisserait pas couler brûlaient ses paupières, se mêlaient l’amour déchiré d’un homme et la résolution impitoyable du chasseur, prêts à danser leur dernière et tragique sarabande.