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La flamme de ma vie

Il est là. Cette pensée émerge des ténèbres comme une perle rare remontant des abysses, et tout mon être frémit de reconnaissance. Ses yeux, ces yeux que j’ai tant de fois contemplés à la dérobée lorsqu’il commandait nos troupes, ces yeux couleur de ciel d’orage sont maintenant remplis de larmes. Les perles salines roulent sur ses joues, y traçant des sillons dans la poussière et le sang. Pourtant, en cet instant précis, alors que mon corps n’est plus qu’un océan de douleur, je suis la femme la plus heureuse du monde. Jamais je n’ai connu pareille plénitude. Jamais je n’ai ressenti un amour aussi brûlant traverser les ruines de ma chair meurtrie. Il est là, et il pleure pour moi.

Je veux tout lui dire, lui offrir le récit de ma courte existence, ce récit qu’il ne connaît pas, afin qu’il garde de moi autre chose que cette vision d’horreur. Je veux que mes mots dansent encore un instant pour lui avant que mes lèvres ne se figent pour l’éternité.

Mon nom est Eyaelle. Je suis née à Gariland, la grande cité de la magie, où les cristaux scintillent comme des étoiles prisonnières de la pierre et où l’air lui-même semble chargé d’incantations. Dans cette famille de mages blancs, j’ai grandi bercée par les cantiques de guérison et les promesses d’un monde que l’on pourrait réparer. Mon père, ma mère, ma sœur aînée, tous maniaient le mystère de la lumière avec une grâce qui me faisait pleurer d’admiration lorsque j’étais enfant. Il était écrit, disait-on, que je suivrais la même voie, que mes mains seraient un jour des instruments de la grâce divine.

C’est ainsi que j’ai franchi les portes de l’académie du Hokuten. Cinq années. Cinq années à étudier les arcanes de la guérison, à m’imprégner des textes anciens, à accomplir des missions périlleuses qui me révélaient peu à peu la véritable nature de ce royaume d’Ivalice. Car depuis que la guerre de cinquante ans a craché ses derniers feux, le monde a changé. Les chevaliers d’hier, privés de gloire et de solde, sont devenus des proies pour la nuit. Ils rodent dans les plaines, tels des spectres avides, terrorisant les villages sans défense. Le Roi Atkascha dépérit dans son lit, rongé par un mal que même mes sorts les plus puissants ne sauraient nommer. Ses héritiers, la princesse Ovelia et le prince Orinas, sont des enfants perdus dans un jeu d’adultes avides. Et déjà, je le sentais, l’ombre de la guerre civile rampait sur le pays telle une bête rampante. Le Prince Goltana et le Duc Larg, ces deux prédateurs, aiguisaient leurs griffes, prêts à déchiqueter le royaume pour s’en disputer les lambeaux.

C’est dans ce creuset de feu et de sang que je l’ai rencontré.

Ramza Beoulve.

Le nom résonnait dans les couloirs de l’académie comme une légende vivante. Son père, Balbanes Beoulve, le héros de la guerre, dont on disait pourtant qu’il était terrassé par le même mal étrange que le roi. Peut-être une malédiction, peut-être la main invisible de quelque dessein plus vaste. Ramza, lui, n’avait pas la superbe des grands nobles. Il y avait dans ses yeux une gravité, une mélancolie secrète qui m’attirait comme la flamme attire un papillon de nuit. Je savais que je me brûlerais à cette lumière, mais je ne pouvais détourner le regard.

Quand on m’a assignée au groupe qu’il commandait, mon cœur a bondi dans ma poitrine. C’était une mission de routine, disait-on : rejoindre le château d’Igros, sa demeure familiale. Mais le destin, ce grand architecte des tragédies, en avait décidé autrement.

Dans les plaines Mandalia, nous avons fait la rencontre d’Algus Sadalfoss. Ramza l’a arraché des griffes des hors-la-loi de la Death Corpse. Je me souviens de l’avoir regardé, cet Algus. Il y avait dans son regard une lueur malsaine, un mépris viscéral qui me glaçait le sang. Il nous toisait comme des êtres inférieurs, et son hostilité envers Delita, ce fils de paysan, était à peine voilée. Delita Hyral.

Ah, Delita. Le meilleur ami de Ramza. Un garçon au visage doux mais au regard opaque, comme une eau tranquille dont on ne peut sonder la profondeur. Ramza lui accordait une confiance absolue. Moi, je sentais confusément que derrière ses yeux clairs se cachaient des abysses que lui-même ne devait pas connaître. Il était aimable, dévoué, mais je percevais en lui une fêlure, une faille secrète par laquelle s’engouffrait déjà l’ombre de la tragédie.

Nous avons marché vers le désert, sur les traces du marquis d’Elimdor, que la Death Corpse avait enlevé. La Death Corpse… Ces chevaliers de la mort, menés par un certain Wiegraf. Des héros de guerre, disait-on, déchus, trahis par une patrie ingrate qui avait oublié leurs sacrifices. Leur révolte, je la comprenais presque, mais leurs méthodes semaient la terreur.

Nous sommes arrivés trop tard. Le marquis gisait dans une mare de sang, son âme ayant déjà quitté ce monde. Mes sorts de guérison, ces prières que j’avais apprises avec tant de ferveur, n’ont été d’aucune utilité face à l’ultime voyage. Ce jour-là, j’ai compris pour la première fois le poids de mon impuissance.

Puis ce fut le drame au château d’Igros. Teta, la jeune sœur de Delita, fut enlevée. Algus nous quitta, suite à une altercation. Je ne savais pas encore que son ombre allait s’abattre sur nous avec la violence d’un orage.

Fort Zeakden. Les murs de pierre suintaient la mort. Algus était là, à la tête d’un groupe de chevaliers. Et Teta… Il n’a pas hésité. Il a plongé son épée dans le corps frêle de cette enfant avec un sourire de triomphe. J’ai vu Delita se jeter sur lui, le visage déformé par une rage si primitive, si bestiale, que j’en ai frémi. Il a enfoncé sa lame dans la poitrine d’Algus avec un cri déchirant. Puis l’explosion. Une lumière aveuglante, une chaleur dévastatrice. Des corps projetés, des cris, du sang. Quand la fumée s’est dissipée, Delita avait disparu. Volatilisé. Englouti par les flammes.

J’ai soigné Ramza. Ses yeux étaient vides, perdus dans un horizon intérieur que je ne pouvais atteindre. La douleur l’avait muré vivant. Ce jour-là, une part de lui est morte avec son ami. Ce jour-là, une part de nous tous est morte à jamais. Notre groupe décimé s’est joint à celui de Gaff Gafgarion, un mercenaire au regard fuyant. Ramza tentait de se reconstruire, mais je voyais bien que son âme saignait encore. Quant à moi, je nourrissais en secret mon amour impossible. Que pouvais-je espérer, moi, roturière sans nom, face à l’héritier des Beoulve ? Mon cœur était une flamme condamnée à brûler dans l’ombre, sans espoir d’être vue.

La mission suivante nous fut confiée : escorter la princesse Ovelia jusqu’à la capitale. La fille du roi, cette enfant pâle au regard triste. Mais au monastère d’Orbonne, l’embuscade nous attendait. Et le kidnappeur de la princesse… C’était Delita. Vivant. Ressuscité des flammes comme un démon venu des enfers. Il nous a échappé, emportant la princesse et ses secrets.

Agrias Oaks, la gardienne loyale d’Ovelia, s’est jointe à nous. Gafgarion, lui, a révélé sa véritable nature. Un traître. Un vendu au service du Prince Larg, dont l’unique but était la mort de la princesse. Nous l’avons combattu, et il a fui comme le lâche qu’il était. Delita aussi s’est évanoui dans la nature, sans un mot d’explication.

Nous avons confié la princesse au seigneur Draclau, et Agrias est restée à ses côtés, au château du lion. Nous pensions agir pour le mieux. Nous étions des aveugles marchant vers le précipice.

Draclau, lui aussi, était un traître. Il avait juré la perte d’Ovelia. L’exécution devait avoir lieu à l’aube. Nous sommes intervenus. La Death Corpse était là, alliée aux ambitions du Prince Larg. Le combat fut terrible, chaotique. La nuit résonnait du choc des lames et des cris d’agonie. L’épuisement me gagnait, mes forces me quittaient. Puis les ténèbres m’ont engloutie.

Je me suis réveillée ligotée, vulnérable, offerte à mes bourreaux. Les hommes de Wiegraf m’entouraient, leurs visages grimaçants éclairés par la lueur des torches. Le chef lui-même m’a interrogée, sa voix calme et posée contrastant avec l’horreur de sa question. Il voulait les pierres zodiacales, la légende des Braves. Je ne comprenais pas. Je ne savais pas. Mais j’ai tu mes compagnons, j’ai tu Ramza. Alors la douleur est venue.

Je ne décrirai pas leurs sévices. Que dire de la souffrance, sinon qu’elle est un langage que l’âme apprend dans le silence du corps martyrisé ? Ils ont brisé mes os, déchiré ma chair. Leurs poings, leurs pieds, leurs lames. Je criais, mais les cris ne sortaient pas. Je pleurais, mais mes larmes se confondaient avec le sang. Mon esprit s’est réfugié dans un recoin lointain de moi-même, laissant mon corps subir l’insoutenable.

Puis il y eut des cris. Les leurs. Et sa voix.

Il est là.

Ses yeux sont remplis de larmes. Il tient dans ses bras ce corps brisé et il pleure. Pourtant, en ce moment même, je suis la femme la plus heureuse du monde. Je suis tellement heureuse. Il y a une entaille sanglante sur sa joue. Une trace de la lutte qu’il a menée pour me rejoindre. Dans un effort surhumain, je lève ma main, cette main qui n’est plus qu’une douleur diffuse, et je touche sa blessure. Mes doigts se mêlent à ses larmes, à son sang. Je sens la chaleur de sa peau, et cette chaleur est un baume plus puissant que tous mes sorts.

Il me supplie d’arrêter. Ma magie de guérison… elle irradie de mes paumes sans même que je la contrôle. Une ultime offrande. Une dernière caresse. Je lui souris. Je me sens si fatiguée. Un froid glacial m’envahit, mais il n’est pas désagréable. Il est doux, comme un sommeil attendu. La douleur s’éloigne, recule jusqu’à n’être plus qu’un souvenir lointain. Pardonne-moi, Ramza. Pardonne-moi de ne pouvoir t’accompagner plus loin sur ce chemin de larmes. Ma flamme vacille, elle s’éteint. Mais la tienne, je le vois dans tes yeux, la tienne doit continuer de brûler. Pour moi. Pour Teta. Pour tous ceux que ce monde déchire.

Alors vis, mon aimé. Vis, et que ta lumière éclaire les ténèbres qui nous engloutissent.

Mes yeux se ferment sur l’image de son visage en pleurs. Je suis la femme la plus heureuse du monde. Je suis tellement heureuse.